collaboration François Berger
La Presse, Montréal, Lundi 08 Juillet 2002
Anatomie d'un agresseur et de sa victime
« Souvent, on ne sait qui a commencé », dit la policière Sylvie Beauregard au sujet des interventions de la police de Montréal dans les ménages aux prises avec la violence conjugale. Lorsque les policiers font une arrestation, ils doivent tout de même décider qui est l'agresseur. La plupart du temps, la victime désignée est la femme. Selon le ministère de la Sécurité publique du Québec, il y a
mise en accusation formelle dans 75 % des agressions contre les conjointes et dans 55 % de
celles où la victime est l'homme.
Pour les femmes, la violence conjugale constitue une menace importante
puisque 38 % de tous les crimes violents enregistrés contre elles, au Québec, tombent
dans cette catégorie. D'autre part, seulement 6 % de tous les crimes violents
officiellement enregistrés contre les hommes sont commis par la conjointe (ou le conjoint
dans les couples homosexuels).
La victime féminine typique est relativement jeune (de 18 à 29 ans),
tandis que l'agresseur masculin typique a quelques années de plus (de 25 à 39 ans).
La situation économique des couples joue aussi un rôle dans la
prévalence de la violence conjugale. Aux États-Unis, une femme a jusqu'à trois fois
plus de risque d'être battue par son conjoint lorsque le couple a de faibles revenus.
Lorsque l'homme est l'agresseur, il est aussi habituellement violent dans les autres
domaines de sa vie, dans son emploi, avec ses connaissances, ses enfants, etc., affirment
les experts et les études sur la question. Pour lui, la violence est une « façon de
faire face à ses frustrations », dit Jacques Droué, psychothérapeute
spécialisé en violence conjugale.
Lorsque la femme est l'agresseur, elle a souvent un passé d'enfant
agressée sexuellement ou elle a subi la violence de son conjoint dans sa première
relation amoureuse, constate M. Droué. Elle n'est pas violente autrement.
Une étude longitudinale d'une durée de 21 ans, financée par le
gouvernement américain et réalisée jusqu'en 1994 dans la ville de Dunedin, en
Nouvelle_Zélande, a montré que la majorité des agresseurs masculins (tous des jeunes de
21 ans dans l'étude) souffraient d'un trouble mental, avaient décroché tôt de l'école
secondaire, avaient abusé des drogues, étaient des chômeurs de longue durée et
présentaient des comportements violents à l'extérieur de leur famille (au Québec, le
tiers des participants aux thérapies pour hommes violents ont des antécédents
criminels).
Bref, les agresseurs masculins sont souvent des « multipoqués »,
tandis que les femmes qui agressent leur conjoint ne présentent généralement pas ces
signes de détresse personnelle et sociale.
Les auteurs de l'étude néozélandaise, des professeurs de psychologie
et de psychiatrie aux États-Unis et en Angleterre, croient que les hommes « normaux »
et sains d'esprit vont éviter de frapper leur conjointe parce qu'ils « savent qu'elle
sera probablement blessée, que la police peut être appelée et qu'ils seront arrêtés
». Les hommes submergés par un grand social, une maladie mentale ou la consommation de
drogues, ont au contraire plus tendance à perdre le contrôle d'eux-mêmes.
Quant aux femmes agresseurs, disent les auteurs, elles « savent que
leur conjoint ne sera probablement pas blessé et qu'il n'appellera pas à l'aide ». «
Ainsi, écrivent-ils, il y a peu de motifs pour dissuader une jeune femme en colère de
frapper son conjoint. »
Cette étude sans précédent sur les causes de la violence conjugale
(u millier de personnes suivies depuis leur naissance jusqu'à l'âge de 21 ans) a permis
de trouver des « prédicteurs » ou éléments prédisposant au rôle
d'agresseur. Chez les hommes, une jeunesse vécue dans la pauvreté et le décrochage
scolaire prédisposent à la violence conjugale. Chez les femmes, ce sont des relations
familiales fortement troublées pendant l'enfance et l'adolescence.
Un indice prédictif universel, selon cette enquête, est le fait
d'avoir été délinquant juvénile violent, autant chez les filles que chez les garçons.
De même, la consommation abusive de drogues dès le début de
l'adolescence va de pair avec la violence conjugale à l'âge adulte. Au Québec, une
enquête dans les centres de réhabilitation pour hommes violents a montré que 46 % de la
clientèle souffre d'alcoolisme et d'autres toxicomanies.