Extrait de La Presse
Yves Boisvert
La Presse, Montréal, Jeudi, 30 Juin 2005
On va les avoir, les Anglais !
Une femme première ministre ? Seulement 4 % des Québécois s'y opposent, nous dit
CROP. Un Noir premier ministre ? Pas de problème : seulement 9 % des Québécois
disent s'opposer à cette idée. Un gai à la tête du gouvernement du Québec ? Pas
trop de souci non plus : 11 % se disent opposés, contre 76 % qui sont
favorables.
Mais un Anglais... C'est moins sûr. Certes, une bonne
majorité (57 %) se montrent favorables. Mais un solide bloc de 35 % des
répondants ne se gênent pas pour se dire opposés à l'idée.
Avant de sauter aux conclusions, souvenons-nous qu'il faut se
méfier des sondages au moins autant que des Anglais.
Vous voyez, on peut faire des blagues sur les Anglais sans le
moindre complexe. Quand j'étais enfant, mon père et mes oncles se saluaient à la
fin des réunions de famille en se lançant, en riant : « On va les avoir, les
Anglais ! » Phrase dite en dérision, vidée de son sens premier, sans aucun
contenu politique réel mais qui, même à contresens, résonne loin dans la psyché
nationale. Celle des descendants des Canadiens, j'entends : ce peuple français
d'Amérique, vaincu précisément par « les Anglais » en 1759.
Ce qui me ramène au sondage et à la méfiance. Méfions-nous
des résultats, mais surtout des résultats concernant les gais, les Noirs et les
femmes. Certes, la société a évolué considérablement. De fait, la vaste majorité
des gens sont prêts à avoir un premier ministre ouvertement gai, un Noir et
encore plus clairement une femme. Mon hypothèse, cependant, est que cette
superbe majorité est surestimée dans ce genre de sondage.
Un peu comme les sondages sur le bonheur ou la vie sexuelle,
il faut creuser un peu.
Tout le monde sait quelle est la bonne réponse à donner à ces
questions. Vous êtes le sondeur et vous appelez chez M. Bigras un dimanche
après-midi et vous lui demandez si un Noir peut être premier ministre. « Ben là
! Vous me prenez pour un raciste, ou quoi ? Pas de problème, amenez-en des Noirs
premiers ministres ! »
Et des femmes, M. Bigras ? « Franchement ! En 2005 !
Excusez-moi, monsieur le sondeur, je vais demander à ma femme. Minou, est-ce que
les femmes peuvent être premier ministre ? A dit oui. »
Et des gais, M. Bigras ? « Mais voyons, je suis un homme
moderne et ouvert d'esprit ! Je ne vois pas pourquoi un fif... je veux dire une
personne de même sexe, euh, je veux dire un homosexuel, en tout cas, je suis
pour ! »
Ça ne coûte rien de se dire pour dans un sondage et ça fait
tellement de bien.
Entendons-nous bien. Je ne remets pas en cause notre
merveilleuse ouverture d'esprit. Je dis qu'à la marge d'erreur habituelle, il
faut en ajouter une deuxième, celle de la rectitude politique, qui gonfle les
chiffres. La plupart des gens sont ouverts « pour vrai », une minorité ne le
sont pas et le disent ouvertement... et une autre catégorie ne l'est pas
vraiment, mais sent que ce n'est pas bien d'avoir des doutes.
Tandis que les Anglais... Les Anglo-Québécois ne sont pas une
catégorie de personnes protégées par la political correctness. On peut
dire ouvertement son hostilité aux anglophones du Québec, personne, ou presque,
ne va vous dénoncer sur la place publique, vous n'aurez pas la commission des
droits sur le dos, peut-être quelques lignes dans un livre de Bill Johnson sur
l'anglophobie.
Il existe, de fait, dans un courant marginal de l'opinion
québécoise, une anglophobie bien palpable, c'est-à-dire une hostilité viscérale.
Mais mon explication est ailleurs. Si un tiers des Québécois
se disent opposés à la venue d'un premier ministre anglophone, c'est aussi parce
que le Québec est le seul gouvernement d'un peuple majoritairement francophone
en Amérique du Nord. Peuple longtemps dominé, précisément par des maîtres
anglophones. Il n'y a rien de stupéfiant, ni de scandaleux, à ce qu'un fort
pourcentage de la population ait grand peine à imaginer, dans l'abstrait, que le
premier représentant politique du Québec ne soit pas un francophone. Le
nationalisme est après tout le grand moteur de la politique québécoise.
Reste la question de la présence des anglophones à
l'intérieur de cette politique québécoise, dans la formation de ce nationalisme,
tous partis confondus. Place à faire. Mais place à prendre aussi. Y a-t-il
preneur, au fait ?