Socio : Chemin des Vacances              Mesurez votre audience

Extrait de La Presse Yves Boisvert
La Presse, Montréal, Dimanche, 26 Juin 2005

Le chemin des vacances

    Quelque part dans une école, au dernier jour de classe, une maîtresse de maternelle a déroulé un long papier vert. Dessus, ils avaient dessiné leurs pieds de toutes les couleurs. C'était le « chemin des vacances », et on n'avait pas le droit de le prendre deux fois.
    Il y avait des pas de travers, il y en avait un peu croches avec des lignes qui dépassaient, mais ils allaient tous dans la même direction.
    Dehors !
    Éduquer, c'est mener. Mener un pas à la fois. Mener où ? Ils ne le savent pas. Ils ont 6 ans, mais ils ne sont pas fous, ils sentent bien qu'on ne prend pas ce chemin impunément. C'est hors de l'enfance qu'on les mène doucement.
    La maîtresse a parlé aux parents. « Je voudrais quand même vous dire que j'ai passé une année formidable avec vos enfants. Bon été, et profitez-en, ça passe tellement vite... »
    Tellement vite qu'elle n'a pas pu terminer sa phrase. La voix de la directrice a retenti dans tous les haut-parleurs. C'était te temps de descendre dans la cour, pour faire le décompte des dernières secondes.
    Éduquer, c'est conduire dehors.
    Dehors, des gars faisaient les fanfarons et disaient que la torture était enfin terminée. Ça gigotait dans toutes les directions.
    J'en ai vu un plus loin s'immobiliser pour regarder son cahier comme on se retourne pour voir ses traces de pas dans la neige.
    Il y avait des filles de sixième qui pleuraient comme pleurent les filles de sixième quand vient le temps des petits adieux. Ça leur fait tout de même sept années dans les mêmes corridors, les mêmes escaliers, les mêmes classes, à voir les mêmes têtes. Et, même à claques, les têtes qu'on côtoie vous construisent un paysage familier. Tout ça est terminer. Sept ans, quand tu en as 12, c'est un sacré paquet de pas à laisser derrière soi.
    Elles voient bien que le chemin des vacances ne sortira plus jamais de cette cour-là.
    Les gars aussi le voient bien, mais soyons francs, les filles ont toujours été les meilleures dans le collage et le pleurage des départs, sur les quais de gare comme dans les cours d'école.
    Tiens, voici une mère qui va remercier une prof. Elles sourient. Bon, ça y est, elles se mettent à pleurer toutes les deux. Qu'est-ce que je disais. La maîtresse rit et pleure en même temps. « Excusez-moi, je sais pas ce que j'ai... J'ai eu tellement de témoignages... C'est pas que c'est difficile à prendre... mais... excusez-moi... »
    On aurait dit qu'elle rentrait au camp de base après une ascension, tout étonnée de trouver des encouragements en déposant ses cordes. On aurait dit une corde, justement, qui se détend soudainement.
    Éduquer, c'est mener une cordée en montagne, pas après pas, montagne après montagne. Allez, en arrière, on arrête de niaiser. Au fait, saviez-vous qu'il y a des pilules « pour arrêter de niaiser » ? Un enfant de 8 ans m'a expliqué ça l'autre jour. Il connaît un gars, « si y prend pas sa pilule, y niaise tout le temps ».
    Les voici tous revenus. Ils sont dehors. Les adieux sont faits. Les profs rentrent, les élèves se dispersent. Salut, salut.
    Le carouge dans la haie a encore frôlé les cheveux d'un enfant. D'autres qui ont vu ça se sont mis les mains sur la tête -- on a beau dire, ils y tiennent. Ils ont regardé si l'oiseau était encore là en faisant leurs premiers pas sur le chemin des vacances.