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Collaboration spéciale Yves Boisvert
La Presse, Montréal, Samedi, 18 Décembre 2004

Entrevue avec Dieu

    Aussi bien le dire tout de suite, je ne l'ai même pas reconnu. Il était seul, au fond du restaurant chinois, en train de lire le journal.
    -- Pardon... Êtes-vous... Vous ne seriez pas...
    -- Dieu. Parfaitement, c'est moi. Surpris ?
    -- Je ne vous imaginais pas du tout comme ça...
    -- C'est parce que tu cherches le Dieu de ton père. Un Dieu beaucoup plus évident. Moi, je suis le tien.
    -- Êtes-vous en train de me dire qu'il y a plusieurs dieux ?
    -- Je dis qu'il y a plusieurs hommes.
    -- S'i y a un Dieu pour chaque homme, alors Dieu est une pure invention humaine, le fruit de l'imagination de chacun !
    -- Et de chacune.
    -- Oh, je vois que Monsieur Dieu parle au goût du jour ! Vous étiez moins politically correct dans l'Ancien Testament ! C'est bien vous l'auteur, non ?
    -- J'ai tracé les grandes lignes, mais je n'ai pas tout écrit, soyons sérieux.
    -- On nous dit que c'est la parole de Dieu.
    -- En gros, oui, c'est à peu près l'idée. Pas le mot à mot. J'ai eu de l'aide. Écoutez : si les juges de la Cour suprême, vos nouveaux prêtres, ont chacun trois clercs pour fouiller dans de vieux grimoires, inventer des formules magiques et dire le Bien et le Mal en dernière instance, j'ai bien le droit d'avoir quelques assistants moi aussi, non ?
    -- O.K., O.K. Revenons à m,a question : vous êtes en train de me dire qu'il y a plusieurs visages de Dieu. S'il y a autant de dieux qu'on en imagine, des dieux zoulous, des dieux romains, des dieux roumains, des dieux islandais, Dieu serait donc une simple opinion personnelle... comment ne pas voir que Dieu est une invention humaine ? Aussi bien dire que vous n'existez pas !
    -- Tu ne m'as pas fait venir ici pour me demander si j'existe ! C'est de la provocation, ou quoi ?
    -- On nous paye pour poser des questions difficiles.
    -- On voit que tu n'as pas suivi le cours de techniques d'entrevue, mon pauvre ami. Tu as une entrevue exclusive avec Moi, et tu commences par ça ?
    -- C'est une bonne question ! C'est LA question ! Vous êtes le mieux placé pour y répondre !
    -- Au contraire, tu me mets dans une situation impossible. Si j'avoue ne pas exister, que vas-tu écrire ? « Dieu n'existe pas, c'est lui qui me l'a dit » ? Tu ne gagneras pas le prix Judith-Jasmin avec ça. Par contre, si j'affirme exister, on te dira que je suis en conflit d'intérêts. Tu es sur une mauvaise piste, mon vieux. Laisse tomber le human interest, et parlons des vraies affaires.
    -- Je ne vais quand même pas vous interviewer sur le CHUM... Avez-vous une opinion sur les mariages gais ?
    -- Il n'y a pas d'amour heureux.
    -- Êtes-vous vraiment partout ?
    -- Si j'étais partout, ça se verrait. Je ne veux pas être partout en même temps. En ce moment précis, par exemple, je ne vois pas ce que je ferais dans le parc industriel de Napierville. Il y a plein de places où je ne suis pas. Je ne suis pas dans le regard des assassins. Je ne suis pas dans les éclats de bombe. Je ne suis pas dans les mains de shylok. Je ne suis pas dans la crevasse où va mourir l'alpiniste. Je ne suis pas dans l'usine qui a fermé cette nuit. Ni dans les traces de pas dans la neige, sans retour. Je ne suis pas dans le typhon, je ne suis pas dans le terrain qui glisse et qui emmène le père, la mère, la soeur de celui qui les regarde partir. Je ne suis pas dans l'erreur sur la personne.
    -- Il vous continuez comme ça, il ne vous restera plus grand place ! Vous risquez de disparaître !
    -- Je disparais souvent. Et même quand je suis là, je doute de moi.
    -- Vous ! Douter !
    -- Parfaitement. Je te répète que je ne suis pas le Dieu de ton père. Je suis le tien. Souvent aux abonnés absents.
    -- Le Dieu de mon père, le Dieu de mon père... Il croyait en Vous et en Freud, qui lui ne croyait pas en Vous. Vous trouvez ça plus clair, plus facile à concilier ?
    -- Ce n'est Dieu qui est irréconciliable, c'est l'homme. L'homme est un éternel divorcé qui passe sa vie à chercher toutes sortes de mariages.
    Il y en a qui tuent et qui croient en Moi. Il y en a qui ont tué pour Moi. Ça me tue. Alors, tu vois, je peux m'accommoder de Freud. N'est-ce pas lui qui a disait que « le fanatisme est un doute surcompensé » ?
    -- Où êtes-vous, alors ? Seulement là où ça fait votre affaire ? Quand ça va mal, vous disparaissez ? C'est trop facile ! C'est irresponsable !
    -- Je suis dans les cils très longs de ton enfant. Avoue. Tu me vois là.
    -- Je n'avoue rien du tout, c'est moi qui pose les questions.
    -- Je suis dans le courage de plein de gens. Dans l'espoir insensé. Dans les luttes intimes et les combats publics. Dans l'amour redonné. Dans une berceuse chantée tout croche. Dans les montagnes qu'on déplace. Les gens déplacent beaucoup plus de montagnes qu'on ne le pense.
    Je suis dans la forme parfaite de la sarracénie pourpre, la plus extraordinaire plante laurentienne, d'après Marie-Victorin, et d'après Moi aussi.
    -- N'importe quoi ! La
sarracénie pourpre est une plante carnivore ! Elle dévore les malheureux insectes qui s'aventurent dans ses cloches pour boire une minuscule goutte d'eau ou se mettre à l'abri des vents mauvais. Quand ils entrent, ils glissent sur les poils. Quand ils veulent sortir, les poils, qui pointent vers le bas, les en empêchent. Ils se débattent. Ils finissent par mourir, épuisés, noyés, digérés.
    -- Je le sais, je le sais. Correct. Les nerfs. On ne deviendra quand même pas fou pur deux, trois mouches ? C'était juste un exemple pour dire que je suis près de la nature.
    -- Vous voyez bien que vous n'existez pas ! Vous êtes totalement incapable de perfection ! Le monde chavire et vous êtes caché au fond d'une sarracénie pourpre ! Vous aussi, vous êtes épuisé, noyé, digéré !
    -- L'homme m'épuise, l'époque me noie, mais je ne suis pas digéré. Tu vois bien que je ne suis pas digéré. Vous avez congédié la religion, mais je suis encore là, comme une obsession. Regarde autour de toi. Regarde dans ton propre journal. Vous êtes tous à vous épancher sur mon cas. Suis-je là, suis-je pas là, j'y crois, j'y crois pas, Bouddha, Jéhovah, Krishna, Athena, l'époque sera-t-elle mystique ou ne le sera-t-elle pas... Vous me faites rire ! Mais rire !
    -- Le rire est pourtant le propre de l'homme.
    -- Pas du tout. Le rire est le propre de Dieu. Si l'homme savait rire, il y aurait plus de fous du roi et moins de rois fous.
    -- Comment pouvez-vous rire ! Que faites-vous du Soudan !
    -- Que fais-tu ? Tu ris bien.
    -- Oui, mais moi, je ne suis pas Dieu. Je ne suis qu'un être humain de rien du tout ! Vous, vous avez des obligations ! Vous devez penser à toute l'humanité souffrante, tout le temps. C'est votre rôle !
    -- Et comme ça, quand tu penses à Moi, tu te dis : voilà, j'ai une bonne pensée pour l'humanité souffrante, que Dieu s'en occupe désormais, c'est ça ? Merci pour la définition de tâche !
    -- Ben... c'est sûr que ça aiderait...
    -- Les Soudanais ne veulent pas que tu cesses de rire, pauvre idiot. Ils veulent que cessent les massacres et les déportations. Ils veulent que le monde entier ne leur soit pas indifférent tout le temps. Parce qu'ils veulent rire avec leurs enfants aux cils longs.
    -- À quoi servez-vous, finalement ?
    -- Je sers à conjurer la mort.
    -- Pas fort, comme succès jusqu'à maintenant. Parlons-en, de la mort. Dites donc, Dieu, entre nous, qu'y a-t-il après ? Pour vrai. Pas de farce. Je ne demande pas tous les détails. Juste me brosser un tableau général.
    -- Je vais te répondre seulement si tu réponds à cette question-ci : qu'y a-t-il pendant la vie ? Pour vrai, pas de farce, je ne demande pas tous les détails. Brosse-moi un tableau général. Les grandes lignes. C'est quoi l'idée, ton but, mettons. As-tu une sorte de plan ? Je te lis de temps en temps... C'est pas toujours clair.
    -- Ben là...
    Il a roulé son journal, l'a glissé sous son bras. Il m'a fait un signe de la main. La main de Dieu ! Et il est sorti. J'ai ouvert la porte et j'ai crié.
    -- Attendez ! J'ai d'autres questions ! Le public a le droit de savoir ! C'est un droit constitutionnel inaliénable ! Revenez !
    Il s'était déjà engouffré dans un taxi.
    -- C'est ça ! Allez-vous-en donc ! Laissez-nous tout seuls ! Sans coeur ! Même pas vrai, vos histoires !
    Je suis rentré dans le restaurant. J'ai écouté l'enregistrement. Foutue machine, elle n'avait enregistré que mes questions.