Collaboration spéciale Yves Boisvert
La Presse, Montréal, Mercredi, 12 Janvier 2005
L'âgisme
L'âgisme. La discrimination fondée sur l'âge. C'est le truc qui émerge, aussi
bien se préparer, on risque de nous rabattre les oreilles avec ça au moins pour
les 95 autres années du siècle. Les vieux se feraient barrer la route, pousser
hors du chemin, bref, on ne veut rien savoir des vieux, on vit même, nous
dit-on, un « culte de la jeunesse ».
Vraiment ?
Ça dépend de quelle jeunesse on parle, je suppose. Celle des
baby-boomers, probablement. Ah, celle-là, on la glorifie. Elle est apparemment
éternelle. Quand j'écoute CHOM-FM, je tombe sur les mêmes vieilles tounes rock
que j'écoutais à 15 ans. Les radios pop bourrent les ondes de fin de semaine de
vieilles platitudes nostalgiques, déjà plates il y a 25 ans.
Je me demande bien où se retrouvent les jeunes dans ces
radios. Ils ne se retrouvent nulle part, en fait, pour plein d'entre eux. Ils se
retrouvent sur le Net et MP3.
Ce qu'on dit des ados dans les médias, d'autre part, est
assez loin du culte de la jeunesse et plus près de la diabolisation.
J'en entends d'ici : Oui, mais les vieux, eux ? Vous
voyez : vous ne voulez pas entendre parler des jeunes. Tout de suite les vieux.
D'accord, j'y viens.
Janette Bertrand, l'automne dernier, a dit qu'elle avait été
« flushée » de la télévision québécoise pour cause d'âge. Ses projets,
elle ne sait pourquoi, ont soudainement été mis sous la pile chez tous les
diffuseurs il y a cinq, six ans. Après le sexisme, nous voici à l'âgisme,
dit-elle.
On n'a pas lu ces projets-là. Peut-être étaient-ils
formidables. Je n'ai personnellement aucun, mais aucun préjugé contre les vieux.
J'ai vu Léo Ferré chanter superbement à 70 ans et des poussières, les films
d'Éric Rohmer, à plus de 70 ans, parlaient mieux de la jeunesse française que
ceux de bien des jeunes, Leonard Cohen est encore génial à 70 ans, et le père
Bergman vient tout juste de se retirer dans son île à 85 ans. Denise Filiatrault
a quoi ? 74 ans ? On s'en fout totalement. Elle est pertinente et c'est tout ce
qui compte. Bref, pas de problème avec les vieux.
Peut-être les projets de Janette Bertrand étaient-ils bons.
Peut-être pas. Les vieux ont aussi le droit à l'erreur. Mais sauf son respect,
je suis convaincu qu'il y a plus de jeunes inconnus qui ne sont pas capables de
vendre leurs très bons projets, seulement parce qu'ils sont inconnus, que de
vieux auteurs connus et formidables dont on refuse de lire les projets du simple
fait de leur grand âge.
Depuis son entrevue, au fait, Mme Bertrand a vendu plus de
150 000 exemplaires de son livre, dont un à quelqu'un de ma parenté qui m'en a
parlé pendant tout le temps des Fêtes. « Un grand homme, Janette Bertrand
! » me dit-il, tout admiratif. Absolument.
On apprend maintenant que les diffuseurs télé, pas fous,
veulent tous avoir un rendez-vous avec Mme Bertrand, qui est dans sa
quatre-vingtième année..
Ma foi, l'âgisme recule à vue d'oeil au Québec ! Bonne
nouvelle pour Mme Bertrand et pour nous tous.
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L'âgisme serait-il un
mythe ? Non. Plein de vieux et de « pas jeunes » en sont victimes. Je sais. Mais
les vraies victimes de l'âgisme au Québec ne sont pas les vieux, ce sont les
jeunes. Ça ne se voit pas à l'oeil nu, mais s'il y a un groupe dans la société
de qui on devrait s'inquiéter, ce sont les moins de 20 ans. Il pèse sur les
enfants d'aujourd'hui un poids énorme. Fiscal et humain. Mais invisible. Ce
n'est que dans 25 ans qu'il apparaîtra, quand ils seront trois, ou moins encore,
à faire vivre un retraité -- au lieu de quatre ou cinq. Quand le budget de la
Santé -- déjà 42 % des dépenses publiques au Québec -- prendra la plus grande
part de leurs impôts. Que restera-t-il pour l'éducation, pour l'environnement,
pour les routes, pour l'imagination ?
Je ne dis pas qu'on traite bien les vieux pour autant. Il
suffit de visiter une fois un CHSLD pour comprendre. Je ne dis pas non plus
qu'il n'y a pas de préjugés, de gens mis sur la touche qui auraient encore
beaucoup à donner. Il y en a plein. On en connaît tous. Ils ne sont pas Janette
Bertrand. Ils ont 60 ans, 50 ans, 45 ans. On ne le leur dit jamais, mais ils
voient bien que c'est l'âge qui fait la différence quand on ne les engage pas.
Ce n'est pas nouveau. C'est même probablement moins critique
qu'avant. Les nouvelles générations ont toujours poussé dans le dos des plus
vieilles. Ce qui est nouveau, c'est qu'on en parle davantage. Et ce n'est qu'un
début.
Pourquoi ? Si on parle d'âgisme, contrairement aux
apparences, ce n'est pas parce qu'il est plus grave qu'avant. C'est parce que
pouvoir gris est plus important. Les premiers baby-boomers entrent dans la
soixantaine. Il faut donc s'attendre à entendre parler abondamment des problèmes
des vieux ou de ceux qui risquent de le devenir.
Je ne dis pas que ce n'est pas correct. Simplement que les
problèmes des gens âgés, en prenant de l'ampleur, en cacheront d'autres. Il ne
s'agit pas de choisir son camp. Ce n'est pas « les vieux contre les jeunes ».
Nous sommes tous ensemble là-dedans.
Je nous mets simplement en garde. Les gens de six mois ont
peu de porte-parole aussi éloquent et populaire que Janette Bertrand.