Troisième Âge Actuel en
Société (1)
Collaboration spéciale, Katia
Chapoutier
La Presse, Montréal, Vendredi 05 Septembre 2003
Troisième Âge : La «non-place» des personnes âgées
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Photo AP Une vieille dame retient une serviette mouillée autour de sa tête alors qu'elle est évacuée de son domicile par des pompiers au plus fort de la canicule qui a sévi dans la capitale française au mois d'août. |
À la suite à l'hécatombe de la canicule, des dizaines de corps de personnes âgées
n'ont pas été réclamées et la
France se pose aujourd'hui de sérieuses questions sur les conditions de vie
de ses aînés. Hasard du calendrier, c'est à ce moment-là que paraît La
nuit, tous les vieux sont gris, un essai sur les difficultés du troisième
âge dans nos sociétés, aux conclusions bouleversantes.
«Même
si le gros de la canicule est passé, le nombre de victimes continue
d'augmenter. En effet, nos pensionnaires épuisés par la vague de chaleur
tombent plus facilement. On dénombre plusieurs fractures ces derniers jours
que nous savons directement liées à la fournaise du mois d'août. Fatigués,
ils se remettent plus difficilement, certains ne surmontront pas leur
accident», explique Sophie, jeune aide-soigante d'une maison de retraite du
sud de la France.
«Moi j'aimerais que le premier ministre vienne travailler une journée avec
nous, il verrait comment cela se passe», ajoute sa collègue Lucette.
En effet, les personnes âgées ont principalement souffert du manque de
moyens et de personnel dans les établissements spécialisés. Tandis que le
gouvernement envisage de supprimer un jour férié pour financer de
nouvelles réformes, les Français découvrent le quotidien du troisième
âge.
Jérôme Pélissier, sociologue, décrit dans son livre La nuit, tous les vieux sont gris, une situation bien plus alarmante que ce que le gouvernement français laisse entendre. Rencontre avec l'auteur
Pourquoi
avoir écrit ce livre?
Peu de chercheurs se sont intéressés à la question de la vieillesse dans une
perspective synthétique. Il existe beaucoup de livres «spécialisés», en
particulier dans le domaine médical, mais il était nécessaire d'essayer de
faire un peu une synthèse des différents aspects: rôle et place sociale des
personnes âgées, vision de la vieillesse dans nos sociétés, médicalisation
de la vieillesse, etc.
Que vous inspire cette soudaine prise de conscience en France?
De l'amertume. Je regrette qu'il ait fallu tant de morts pour que certains se
mettent à découvrir une situation pourtant connue. Cela fait de nombreuses
années que les démographes, les soignants, les directeurs de maisons de
retraite appellent à prendre des mesures. Ils n'ont pas été entendus.
Et que vous inspire l'hécatombe de la canicule?
Elle était malheureusement prévisible. En temps normal, les institutions et
les services d'aide à domicile fonctionnent difficilement (manque de personnel,
de formation, de moyens...). Dans un tel contexte, il n'y a pas de marge: le
moindre événement (climatique, épidémiologique ou autres) qui implique une
demande plus forte aboutit à une absence de réactivité et à une prise en
charge déficiente.
Quelle est la place des personnes âgées dans notre société d'aujourd'hui?
On pourrait presque parler de «non-place». À force de ne plus rien attendre
des personnes âgées, d'avoir le sentiment qu'elles ne sont plus capables
d'agir, qu'elles n'ont plus rien à nous apporter, nous les condamnons à
l'ennui et au désoeuvrement. Or les vieux ne veulent pas être passifs!
Est-ce un problème que l'on retrouve dans tous les pays riches?
C'est un problème que l'on retrouve dans la plupart des pays riches, avec des
variations parfois importantes. Les solidarités sont en effet plus fortes dans
certains pays (je pense aux pays du sud de l'Europe en particulier). On peut
aller jusqu'à dire que c'est aussi un problème lié à l'idéologie dominante
dans les pays libéraux. Si l'on ne considère plus les hommes qu'en fonction de
ce qu'ils produisent et de ce qu'ils consomment, alors les vieux, qui ne
produisent plus et ne consomment plus, apparaissent comme des êtres inutiles.
Il s'agit donc aussi d'une question profonde, d'une conception de l'Homme. Je
crois savoir qu'au Canada et au Québec, la réflexion sur les soins, sur les
maltraitances, etc., est plus avancée qu'en France. Du coup, les institutions,
services d'aide à domicile sont sans doute mieux conçus qu'en France. Mais je
crois savoir également, pour ne prendre qu'un exemple, que le taux de
contentions est plus important qu'en France. Or les contentions sont très
souvent inutiles et dangereuses...
Quels sont les stéréotypes les plus communs sur l'image des vieilles
personnes?
Dans une société où être performant, jeune et rapide est considéré comme
un must, certaines des caractéristiques des personnes âgées deviennent
des défauts. Les caractéristiques physiques (les marques du vieillissement, la
lenteur) sont dénigrées. Plus grave, on imagine que ces caractéristiques
physiques correspondent aussi à des caractéristiques psychologiques. Les vieux
sont alors accusés d'être réactionnaires, de ne pas accepter le progrès ou
la nouveauté. On leur reproche en fait de ne pas passer leur temps, comme
beaucoup de jeunes et d'adultes, à se dépenser pour acheter et travailler!
Quelles sont selon vous les mesures les plus importantes à prendre?
L'essentiel est de ne pas voir les personnes âgées comme une population
homogène, de ne pas les considérer simplement comme des bénéficiaires
passifs de soins et de services. Il faut donc leur donner une réelle place dans
notre société. Une place où elles puissent tenir un rôle social, culturel,
économique. Quant aux personnes âgées qui ont besoin d'être aidées et
soignées, il est urgent de donner aux soignants, aux institutions, aux services
d'aide à domicile les moyens financiers et humains d'accomplir leur travail
dans le respect des personnes.
Selon vous, la maltraitance serait un problème plus important que
l'isolement, à quel niveau se situe cette maltraitance?
L'isolement est une maltraitance! Certaines personnes âgées ne parlent pas
plus de 10 minutes par semaine avec un proche, un familier, un voisin... Dix
minutes par semaine de contact avec ses semblables! Ce qui est vrai, c'est que
les personnes âgées, même quand elles vivent en famille ou en institution,
sont souvent victimes de maltraitance. Il faut distinguer les maltraitances
graves (coups et blessures), rares, des maltraitances les plus courantes, qui
arrivent surtout par manque de connaissances, de formations. Il faut toujours se
mettre à la place de la personne âgée. Rentrer dans sa chambre sans frapper
parce qu'on est pressé ou tutoyer la personne âgée sans lui demander son
accord: ces petits actes, auxquels nous ne prêtons pas attention, sont des
actes agressifs!
Ne pensez-vous pas que l'on aurait intérêt à grouper les crèches et les
maisons de personnes âgées?
Je ne suis pas sûr qu'il faille imposer de tels rapprochements, même s'il faut
les favoriser. N'oublions jamais que tous les vieux ne sont pas identiques
(gris...). Certains prendront beaucoup de plaisir à une présence enfantine, à
un rôle à jouer auprès d'enfants, d'autres seront fatigués ou agacés par
tout ce mouvement... Il faut toujours laisser au maximum le choix: laisser les
personnes âgées être les maîtres de leur vie et de leur quotidien. Mais il
est bon d'éviter la séparation entre les générations. Il est bon que les
générations se rencontrent. Tout ce qui favorise les échanges, entre
générations, entre individus, entre personnes de différentes cultures
favorise la richesse et la vie.
Que pensez-vous du fait que le gouvernement français souhaite supprimer un
jour férié au bénéfice des personnes âgées?
L'idée d'une prise en charge par la sécurité sociale du risque
«dépendance» est une très bonne chose. Il faut que les personnes âgées
ayant besoin d'aide et de soutien soient soutenus. En revanche, décider qu'un
jour férié ne sera pas payé aux salariés et aux retraités (comme en
Allemagne) est discutable. N'oublions pas que faire payer tout le monde revient
toujours à faire payer plus tous ceux qui ont moins...En France, le budget de
la défense augmente chaque année (il est d'environ 40 milliards d'euros) et il
représente 1,8% du PIB (contre 1,15% en Allemagne). Pourquoi ne pas prendre
là-aussi exemple sur les Allemands et consacrer un peu moins à l'armement et
un peu plus au bien-être d'une part importante de notre population?
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LA NUIT, TOUS LES VIEUX SONT GRIS.
La société contre la vieillesse, de Jérôme Pélissier aux Éditions
Bibliophane.