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1998
1-
Nutrition
Trémolières : Notes 7
Nutrition et Vie
Beethoven
"Partager
le Pain"
Pr. Jean Trémolières, MD
CINQUIÈME PARTIE : LA BIOLOGIE DE LA BIOLOGIE (331-361)
I. En quoi la Biologie diffère-t-elle de la Physico-Chimie ?
II. Les méthodes de la Biologie
III. Les limites de la Biologie comme Science
Envoi : Vues biologiques dans la crise actuelle
Qu'est-ce
qu'une cosmobiologie peut apporter aux homimidés sapiens,
menacés de disparaître, engloutis par le milieu industrialisé que nous nous
sommes fabriqué ?
L'agriculture, les marchés, la médecine utilisent la
Biologie. Science du vivant, peut-elle aider l'homme à rester fidèle à ce
qu'il est ? Elle choque. Il s'agira beaucoup plus d'intuitions, que de science.
Ce que la biologie nous a montré clairement, c'est que nos
succès en physique et en chimie nous ont grisés en nous faisant savants et
professeurs. Notre aptitude à observer, à manipuler, à imaginer, liée à un
oeil, à une main, à des lobes olfactifs laissés vacants par la régression de
notre olfaction, nous a permis d'entrer en possession de nos besoins primaires.
Nous avons créé une société de consommation. Cette raison capable de
dominer, d'utiliser le milieu ambiant, est devenue notre modèle.
L'évolution a transformé un omnivore polyvalent en un
spécialiste du raisonnable, comme les carnassiers sont spécialisés par leurs
crocs et leurs griffes, et les ruminants par leur rumen. Au cours de
l'évolution, les spécialisations sont toujours dangereuses, car elles fixent
une espèce dans un milieu précis. La souplesse qui sait s'adapter s'est
toujours révélée plus efficace. Les accommodants, ce sont les plus habiles.
Ainsi l'homme risque-t-il d'être vaincu par sa victoire. Nous n'avons plus
qu'une langue de physiciens. Nous avons perdu la valeur de l'expérience
sensible, de l'intuition née du rêve, du silence, de la contemplation. Mais
voilà que, curieusement, cette physico-chimie appliquée au vivant nous fait
redécouvrir ce qu'elle nous a fait perdre. En faisant cette biologie, en
l'appliquant, l'homme peut redécouvrir ce qu'il est, s'il reste fidèle à ce
qui lui a permis de devenir ce qu'il est devenu.
La biologie va aux limites de la science. Elle relie la
science à la conscience. Jusqu'où l'homme peut-il être un objet pour
lui-même et quand devient-il acteur, sujet actif ?
Toutes ces questions ont des incidences pratiques. Quel est
le rôle positif de la biologie pour la transformation de la vie personnelle et
socio-économiques de l'homme moderne ? En élaborant une biologie de son savoir
et de son vouloir, voire de sa conscience, cette science, qui utilise toutes les
sciences qui l'ont précédée pour les appliquer à la vie, transforme
profondément l'homme moderne. Mais ceci c'est l'histoire qui se fait.
1) La Biologie, thermodynamique des systèmes organisés,
diffère de la Physique, thermodynamique statistique du désordre.
2) Les méthodes de la Biologie, globales, précisant
expérimentalement comment des ensembles interdépendants se manifestent,
diffèrent des méthodes analytiques et probabilistes de la Physico-Chimie.
3) Grâce à la Biologie, hors de l'univers physique mais
dans celui de la vie, c'est en acceptant les limites à sa science que l'homme
retrouve le chemin de son développement.
I. En quoi la Biologie diffère-t-elle de la Physico-Chimie ?
Les schémas et concepts fondamentaux de la biologie ont une analogie nominale avec ceux de la physique mais un contenu différent. L'analogie n'est pas une forme de raisonnement mais une intuition dont l'expérience doit apprécier les limites.
Les unités
La
particule, objet portant une masse, une charge, une énergie,
devient en biologie, une unité organisée.
La particule de matière du physicien est une masse située
dans l'espace et le temps.
La masse y est conçue comme l'objet qui peut être déplacé
dans un champ de gravitation ou électromagnétique.
En biologie, la propriété qui la définit est son niveau
d'organisation qui l'intègre dans le champ de la vie.
C'est ce degré d'organisation qui lui permet d'échanger
sa matière avec d'autres particules vivantes.
De même que l'énergie libre d'une molécule dépend de sa
structure, celle d'une particule vivante dépend de son degré d'organisation.
Il y a une analogie entre la structure d'une molécule et
l'organisation d'une cellule vivante, mais aussi une frontière délimitant deux
univers différents.
Chacune de ces particules est définie par son comportement,
c'est-à-dire par ses aptitudes à réagir de façon identique dans un
champ, ou vis-à-vis d'autres particules définies.
| PARTICULES MATÉRIELLES | |
| Particules
minérales électrons protons neutrons, etc. atomes molécules macromolécules |
Particules
vivantes macromolécules matrices enzymes organites cellules tissus êtres pluricellulaires écosystèmes de biosphère |
Les ensembles
L'ensemble
de particules minérales réalise un système matériel
caractérisé par sa densité, son volume, sa température, sa pression.
Dans les ensembles minéraux, les particules sont animées de
mouvements désordonnés de translation, rotation ou vibration. Elles arrivent
à l'équilibre d'énergie en des instants réversibles de temps. L'équilibre
est réalisé par les chocs de rencontres au hasard d'objets agités, restant
chacun ce qu'ils sont.
Dans les ensembles biologiques, les associations
reposent sur le choix de conditions assurant la plus grande probabilité de
survie de l'individu.
L'ensemble biologique n'a pu se spécialiser qu'en se
protégeant, en délimitant, en stabilisant un milieu intérieur dans lequel
chacune de ses particules est protégée contre un excès de désordre, en
réglant les circuits métaboliques, en utilisant un système comportemental
capable d'imaginer des ensembles plus parfaits. Chaque particule est en relation
avec les autres en se modifiant à chaque instant de façon à réaliser une
harmonie durable.
Interaction des unités et de leur milieu
L'ensemble
biologique est organisé pour contrôler le désordre intérieur et
extérieur dans lequel il a à subsister. Il ne fonctionne qu'entre des marges
de température, de pression, de concentration, très
étroites.
Il neutralise la température ou la concentration en
compensant leurs effets par sa nutrition. Il développe ses propriétés de
vivant : la sensibilité, la mise en situation ou compréhension,
et la réactivité.
L'ensemble biologique n'a d'équilibre que dans la croissance,
la multiplication et dans un temps orienté. Il obéit à une
finalité mystérieuse, comme s'il luttait contre le désordre dans un univers
organisé capable d'échapper au hasard de l'univers minéral.
Thermodynamique statistique et Thermodynamique des Systèmes
Organisés
Le
comportement de la particule vivante est intéressant à comparer à celui de la
particule minérale. La particule minérale reçoit un choc, elle change
son mouvement ; mise dans un champ, elle s'y conforme. La particule vivante
cherchera à échapper et à profiter du choc ; elle apprendra à le fuir ou à
l'utiliser. Elle intervient activement. En se changeant elle-même, elle change
son milieu en établissant des relations avec lui.
* La particule du gaz parfait
Elle est conçue comme parfaitement symétrique, sphérique, stable. À
un choc, elle réagira en accélérant ses déplacements de translation, de
rotation, de vibration. Elle ne fera que recopier, prendre le relais du choc
reçu sans en rien transformer. C'est l'objet parfait, restant lui-même quel
que soit ce qui l'entoure.
* La particule des réactions chimiques
S'il s'agit de molécules dissymétriques, par exemple en forme de
boomerang comme celles de l'eau, le choc de deux molécules va transmettre
l'agitation de choc et, de temps en temps, casser des molécules recevant un
choc en un point fragile. De l'énergie sera ainsi employée à remodeler les
particules suivant le point d'application et l'intensité du choc subi.
Avec des molécules dissymétriques, la fragilité interne des particules va
faire que :
1) l'énergie totale d'un système isolé appelé H
(heat content = contenu de chaleur) se trouve répartie en
2) de l'énergie liée à la structure interne
des molécules (énergie chimique ou libre = free energy) utilisable pour
réagir avec d'autres molécules, et
3) de l'énergie thermique, T, puisque la
molécule n'ayant plus la même forme coûtera plus ou moins cher pour sa mise
en mouvement. Le facteur mesurant le coût de l'énergie d'agitation est appelé
S ou entropie. On le mesure par la quantité de chaleur
nécessaire pour élever de 1°C la température de l'unité de masse du corps.
Comme les diverses formes d'énergie se conservent
dans un système isolé, on a : H=F+TS .
* La macromolécule biologique
On a des modèles informés lorsque des particules qui,
au lieu de se casser ou de s'assembler sous le choc d'autres particules, ont des
réactions ordonnées, réversibles et perceptibles à l'observation. Par
exemple une particule va raccourcir puis rallonger sa longueur, ou libérer puis
reprendre des charges électriques, ou fixer d'autres molécules spécifiques.
Ces modèles pourront remplir une fonction de mouvement, de signal, ou
d'accélérateur de réaction chimique.
De tels systèmes dits informés, tels les
fibrilles musculaires, les cellules sensibles de la rétine, les enzymes, sont
d'un niveau "supérieur". Leur réponse à un stimulus est
conforme à un schéma préétabli correspondant en général à une loi de
moindre effort, c'est-à-dire à une solution optimale donnant la réaction la
plus rapide, au moindre coût.
* L'information biologique
Le degré d'information d'un système se mesure par la probabilité
de la réponse dans le système par rapport à la probabilité dans un
tube à essai, c'est-à-dire par hasard.
Le degré d'information d'un système est fonction du rapport
de probabilité de la réaction dans le système par rapport à la probabilité
du désordre. Mais en biologie la transformation action - réaction de la
particule élémentaire est à la fois plus complexe et plus perceptible que
pour une particule minérale. Ces systèmes "organisés" doivent être
"ouverts", car lorsque la source d'énergie atteint le système
organisé, elle ne servira pas toute à la réaction "informée".
Comme dans un poste de radio, il y aura des bruits de fond, des réactions
parasites qui ne seront pas récupérables lorsque le système organisé
reprendra sa position de repos après avoir rempli sa fonction.
Ces bruits de fond ont deux rôles majeurs :
- celui des aberrations conduisant aux découvertes,
- celui des enfants, des non rentables, préparant les développements de
demain.
Un système organisé ou informé n'étant jamais totalement
stéréotypé, des réactions "folles" vont se produire. La plupart
seront jugées inutiles ou dangereuses, mais quelques-unes pourront être des
découvertes.
Ces systèmes se détruisant toujours plus ou moins en
fonctionnant, du fait des "coups de hasard", ils vont devoir se
"refaire" constamment. C'est sur ce flux des nutriments et en
consommant beaucoup d'énergie apparemment sans but que l'organisme va élaborer
des systèmes de plus en plus fragiles, complexes, modulant des flux d'énergie
beaucoup plus faible.
* Le langage des spécialistes
« On ne peut plus faire de biologie sans se
référer constamment au "projet" des organismes, au sens que donne
leur existence même, à leurs structures et à leurs fonctions. » (F.
Jacob)
Le seul projet absolu ne peut être que de
mourir, c'est-à-dire, comme dans tout système physique, d'atteindre un état
d'équilibre absolu.
« La notion d'organisation, sur quoi se fonde désormais
l'être vivant, ne peut se concevoir sans une fin qui s'identifie avec la vie
et... qui trouve son origine au-dedans même de l'organisation, » (F.
Jacob)
Métaphysique de la physique de l'organisation
Les
concepts fondamentaux de la biologie actuelle appartiennent à une physique
qui est bien proche d'une métaphysique.
Le "projet", "la fin qui s'identifie
avec la vie", cette "organisation" qui se juge à ses
fruits, a de singulières résonances spirituelles.
Le fond de "mémoire" sur lequel vont
pouvoir se trouver des "formes nouvelles" évoque la
dialectique de l'avoir et de l'être.
Enfin, le problème de la représentation et des colorations
affectives, symboliques et sacrées du psychisme est posé. "L'énergie
psychique" ou "l'énergie spirituelle" n'ont et n'auront rien à
voir avec l'énergie physique tant qu'on ne saura pas transformer
quantitativement l'une dans l'autre.
L'avantage du biologiste sur les
"savants" qui viennent d'être cités est que ses grands-pères
étaient naturalistes. L'avantage de la position du médecin est que sa fonction
est de "prendre soin" de l'homme, sans trop se soucier d'autre chose
que de panser des blessures, d'examiner ses actions élémentaires, son manger,
sa sexualité, ses moyens de travailler et de communiquer.
La biologie ne prend la science ni comme une machine à
connaître, ni comme une idole, mais comme une fonction de l'homme qui se
développe.
Pour le médecin et le biologiste, la connaissance doit avoir
une signification, c'est-à-dire une utilité et, peut-être, une certaine
vérité qui ne saura être une sécurité.
Pour le chasseur de "connaissance en soi",
"celui qui connaît" doit disparaître. Le phénomène existe seul,
c'est là que se situe la vraie question. Dans quelle mesure l'homme peut-il
connaître un absolu indépendamment de ce qui est lui-même ? Pour moi, cet
absolu qui n'évoque aucune lumière, aucune chaleur, n'est que froides
ténèbres.
La particule humaine emprunte à son entourage ce que ses
sens lui rendent désirable. Le type d'homme qu'elle devient est
"jugé", "apprécié" par un sens profond du type d'homme
qu'il voudrait être. C'est en faisant que l'homme se fait.
Les êtres vivants ne sont pas mûrs pour devenir des
concepts et des lois physiques. Nous n'avons d'unité stable puisque que le
temps est orienté et nous fait évoluer. Nous ne sommes pas des objets de
physique. Nous ne constituons pas des ensembles puisque l'unité que nous sommes
diffère d'une certaine façon de toute autre par son histoire personnelle.
La biologie n'est-elle que savoir-faire ou sera-t-elle un
jour une science conscience de l'homme ?
II. Les méthodes
de la Biologie
« Living cells
are systems where the whole is more than the sum of its components. The
integration of the parts to a unit involves an arrangement whereby the component
parts influence each other's behavior. » (H. Krebs)
Un ensemble coordonné d'informations signifiantes
Au lieu d'étudier les
facteurs un à un, analytiquement, les propriétés (d'une enzyme pure, d'une
hormone isolée, d'un constituant sérique ou tissulaire, ...), c'est une quantité
minima d'informations sur le même organisme, au même moment, qui devient
signifiante.
La caractéristique du vivant étant l'organisation, donc la
complexité, il vient un moment où l'analyse a dépassé son objet. À force de
le simplifier, l'univers expérimental a perdu son sens. On sait tout mais sur
rien.
Le cas individuel et l'ensemble statistique
Cet « ensemble d'informations » recueillies
simultanément doit pouvoir être rapporté à un organisme aussi bien défini
que possible. Il ne suffit pas prendre un groupe d'obèses, il convient de tenir
compte de facteurs déterminants inconnus. La constitution des groupes
statistiques n'est faisable qu'après coup. Chez l'animal, cela signifie qu'il
faut connaître non seulement la souche, l'histoire alimentaire et pathologique.
L'expérimentation sur des groupes statistiques n'est valable
que pour étudier des phénomènes portant sur des ensembles d'individus ne
différant les uns des autres que par hasard. Or, le hasard, pour l'être
vivant, suppose que non seulement les facteurs extérieurs mais l'organisme ne
déclenchent des réactions qui se systématisent diversement. L'être vivant
n'est que partiellement et temporairement dépendant du hasard. Il est ou peut
devenir partiellement « libre «. C'est donc le fait individuel et non plus le
fait statistique qu'il convient d'étudier. Une réaction libre est une
réaction qui pourrait, en fait, être prévue si le modèle qui la détermine
pouvait être connu. Or il ne peut l'être qu'en se manifestant.
La sénescence paraît bien être liée aux coups du hasard,
c'est-à-dire à l'agitation désordonnée qui persiste dans la cellule dans les
phases liquides. C'est ainsi que le code génétique finit par dégénérer et
que chacun des types de cellules reçues à la naissance ne peut se multiplier
qu'un certain nombre de fois (50 fois pour les fibroblastes). De même, les
radicaux libres de ce tissu de soutien qu'on appelle collagène disparaissent
pour la même raison, et le tissu de soutien devient rigide, inerte.
D'une part, l'homme va essayer de lutter contre ce hasard,
pour en retarder les effets. Une croissance lente, un régime alimentaire
réduit en calories sans relever le pourcentage énergétique des protéines,
restant bien équilibré, l'absence de toxiques, paraissent efficaces chez
l'animal. D'autre part, ne peut-on pas considérer que, sur un tout autre plan,
la lutte désespérée des espèces contre la mort, sa sublimation, sont une
tentative pour triompher des mauvais coups du hasard.
Pour rester au laboratoire, c'est l'étude de cas individuels
qui permettra bien souvent de remarquer des phénomènes dont on pourra
déterminer les facteurs. Ces études de cas individuels ou de petits groupes
observés servent de pilotes et sont complémentaires aux études statistiques.
Il y a plus qu'une méthode de recherche, la coexistence de phénomènes
dépendant du hasard et de phénomènes créateurs d'une organisation nouvelle.
On ne peut concevoir une explication au comportement « libre
», « créateur », à partir des remarques suivantes. Finalement, tout
phénomène est déterminé, c'est-à-dire logique, qu'il s'agisse d'une logique
simple des causes et des effets ou d'une logique statistiques, probabiliste,
éliminant les effets seconds. Mais les possibilités de se « déterminer
» qu'a l'être vivant sont infinies. Une molécule d'A.D.N. peut encoder
10.1500
possibilités. Les articulations de 15 milliards de cellules nerveuses modulées
par les concentrations relatives d'une cinquantaine de composés permettent de
multiplier ces « potentiels » de choix par un facteur énorme.
Ainsi, si l'homme voulait se « déterminer », même avec
les ordinateurs les plus extraordinaires, ou bien il serait mort avant d'avoir
terminé les calculs, ou bien il aurait dû simplifier tellement les données
qu'un facteur négligé, « on ne sait d'où venu », viendrait lui imposer une
autre solution.
Aussi l'homme ne se détermine-t-il pas, il « s'essaye
». S'essayer, c'est « jouer » une solution anticipée et estimer
séquentiellement si « ça va » ou si « ça ne va pas ». Ces « essais » ne
sont pas, du reste, aléatoires. Ils sont « imaginés », « anticipés » par
cette machinerie neuroendocrinienne qui, d'une part, peut fonctionner à vide,
ce qu'on appelle l'état émotionnel, et, d'autre part, participer
mystérieusement à un modèle , réalité foncière, source de toute solution
que l'on ne chercherait pas si on ne lui était pas apparenté d'une certaine
façon.
Quoiqu'il en soit de la définition difficile de la « liberté
», la conclusion méthodologique est qu'une population d'êtres vivants n'est
traitée par les lois de la probabilité que partiellement et que l'étude du
cas isolé est nécessaire pour approcher les régulations et les comportements.
Un système libre est celui qui « se fait en faisant ».
C'est un système « déterminé » vis-à-vis de facteurs inconnus qui ne se
révèlent qu'en étant manifestés et, un fois manifestés, deviennent autres
qu'ils étaient.
Il participe également des systèmes « probabilistes
», car il est soumis en partie, en particulier du fait de facteurs externes, à
des circonstances de hasard.
Par rapport à un système purement probabiliste, le système
libre se conforme à des facteurs internes qu'il révèle suivant le choix qu'il
fait. Il les porte alors en mémoire. Il se détermine en faisant.
C'est comme participant lui-même à la réalité physique
que l'homme, en la ressentant, en la développant, a pu élaborer la plénitude
de son système scientifique d'objectivation du réel.
Instant privilégié lorsque l'impression de tache conjointe
à celle d'un mouvement oculaire a donné la notion de la ligne droite, de
l'angle, où furent tracés les trois axes des coordonnées représentant
l'espace de l'homme, où le langage sonique fut conjoint à la symbolique
graphique, où le Chronos fut conçu comme réversible et prévisible, où Lavoisier
découvrit les lois des proportions définies et conçut les propriétés des
radicaux acides, où Maxwell uniformisa en un concept unique les
énergies électromagnétiques et lumineuses, où Einstein conçut les
relations masse - vitesse - énergie. L'homme se trouve un jour placé devant
des faits jusque-là plongés dans le chaos inconnaissable et une « intuition
» fait apparaître un « déterminant », un « opérateur » qui va se trouver
transformer la réalité chaotique en une réalité que l'homme peut
appréhender, prévoir, utiliser. Cette « intuition » est un des
trois moteurs de la connaissance. C'est la perception d'un modèle
émergeant comme une aurore des brouillards de la nuit.
Nécessité de schémas synthétiques servant de référence
provisoire
Cette quantité d'informations signifiantes sur un
organisme défini par des multiples relations disposant d'un potentiel évolutif
indéterminé, repose sur une conception nouvelle. Jusqu'ici, la biologie était
la juxtaposition de la biochimie, de l'enzymologie, de la physiologie des
fonctions. La simplification, le découpage inhérent à la méthode
scientifique se faisaient par composés organiques, enzymes, hormones, par les
éléments mesurables d'une fonction.
Maintenant, ce sont des grands schémas simplifiés
représentant les organisations fondamentales aux divers niveaux qui deviennent
nécessaires. Représentation simple des propriétés des éléments et des
composés organiques ; des grandes voies métaboliques et de leur physiologie,
des structures et fonctions des organites cellulaires organisant des systèmes
enzymatiques structurés sur des membranes ; des trois systèmes généraux de
l'être pluricellulaire.
Il ne s'agit pas d'ingurgiter la biochimie, la biophysique,
l'enzymologie, etc. sous leur forme actuelle, mais de les élaborer en schémas
figurant et simplifiant la réalité. Il ne s'agit pas de vulgarisation, car le
schéma doit rester un langage évocateur, accompagné d'une sélection des
faits les plus signifiants, des travaux expérimentaux, des hypothèses, qui les
ont établis.
La portée des « schémas généraux » dépasse de beaucoup
celle d'un moyen pédagogique et atteint celle d'un langage. De même que
l'algèbre, avec ses symboles, la physique avec ses lois en équations, la
chimie avec ses formules, ont trouvé des langages, la biologie en est au stade
où elle a besoin et est en mesure d'élaborer une représentation adéquate
abstrayant l'information sous une forme maniable par l'esprit.
Derrière la « mise en mémoire », il y a une synthèse
organisatrice des expériences faites et évocatrices pour de nouvelles
compréhensions.
Conclusion
Appréhender la recherche biologique non plus
seulement avec des techniques physico-chimiques, en naturaliste, mais avec un
langage condensant suffisamment les concepts actuels, ce sont là les trois
éléments d'une profonde évolution de la biologie.
III. Les limites de la Biologie comme Science
La
limite de la biologie comme science c'est le moment où l'être vivant, cessant
d'être indépendant des objets extérieurs, l'objet devient subjectif, et où
objet et sujet se modifient réciproquement.
Le savant est devant un choix fondamental. Ou bien il
définit l'objet et l'être vivant et établit des relations déterministes,
c'est-à-dire scientifiques dans le comportement. Le temps est alors réduit au
déroulement chronologique de phénomènes limités, prévisibles et monotones.
Ou bien il reconnaît au cosmos biologique, non seulement un déroulement, mais
un développement et une histoire, pas seulement des relations déterministes et
probabilistes, mais aussi « libres » et imprévisibles en révélant des
modèles, modifiés par les événements antécédents, qui ne reproduisent pas
identiquement en se manifestant.
La vie et son évolution à tous les niveaux, révèle à
chaque étape des modèles nouveaux. C'est le comportement précédent qui
engendre de façon séquentielle, historique, le comportement suivant. La
science devient histoire.
Les impressions du cosmobiologiste
Les conclusions méthodologiques nous conduisent à
parler des impressions que l'homme retire de cette « biologie », science et
histoire, finalement connaissance de lui-même et l'histoire dont il est acteur.
L'homme moderne croit, depuis Prométhée, qu'il pourra
dérober le feu du ciel et démystifier tous les concepts grâce auxquels il
connaît et agit. Inversant le système, l'homme participe et vit plutôt de la
façon dont il se représente son univers.
L'image que l'Homme se fait de la Biologie
L'univers biologique participe de l'univers
physique. La matière, l'énergie, le temps qui l'habitent sont de même nature.
L'être vivant est situé à une échelle spatiale et temporelle qui va du
micron au mètre, de la seconde à des dizaines d'années.
Cette échelle d'espace et de durée a pu être réalisée
grâce à un milieu de matière et de radiations électromagnétiques adéquat.
En 3 milliards d'années, l'être vivant, en une succession de générations (en
réalité, par d'immenses séries d'ensembles de particules élémentaires de
vie appelés individus, dérivant les uns des autres) a contribué à
développer, à partir des conditions originelles, un « milieu intérieur »
dont les caractéristiques énergétiques de désordre sont remarquablement
fixes (37° C, 300 mosm), dont les matériaux moléculaires ont des structures
très complexes permettant des fonctions de perception, d'action, de
représentation à partir d'un milieu minéral atomique simple (C, O2,
H2, N, et une dizaine
d'autres) et d'un rayonnement électromagnétique sélectionné. L'ensemble
réalise la biosphère, située en un certain lieu et à un certain moment de
l'évolution cosmique, actuellement réalisée sur l'écorce d'au moins une
planète : la Terre.
Le monde biologique apparaît ainsi comme un état dynamique
stationnaire assurant un ordre stable mais se développant sur le flux de
désordre croissant du monde physique reliant le macrocosme au microcosme. C'est
grâce à l'énergie reçue des explosions thermonucléaires du soleil,
dégradant son état matériel, que la biosphère terrestre maintient son ordre
très improbable et très élaboré contre le jeu d'un hasard conduisant au
désordre maximum. Le hasard n'est que l'univers d'échanges entre
deux univers ordonnés en développement, l'univers du vivant et l'univers
cosmique.
Ce qui caractérise cet univers biologique en lutte
permanente avec l'univers minéral à son échelle spatiale, c'est l'existence
d'unités autonomes, ayant réussi à réaliser une relative indépendance dans
le temps, vis-à-vis des lois de l'univers minéral. Cette relative
indépendance tient à un système organisé, informé, stockant en mémoire des
connaissances, en réserve des matériaux lui conférant une indépendance pour
un certain temps, lui permettant d'organiser son milieu extérieur pour le
rendre moins agressif, tentant des formes nouvelles de vie dont le succès ou
les échecs révèlent des sortes de lois archétypales : unités autonomes
subissant grâce à une organisation interne, réussissant à organiser en
partie le milieu extérieur, à s'en rendre en partie indépendantes ou à se
modifier elles-mêmes, c'est-à-dire à s'adapter, révélant ainsi des lois
profondes de la vie.
Le survol des systèmes biologiques nous a montré qu'ils
reposent sur une série de concepts :
-- Unité, autonome, individu, organisme témoignent d'une
donnée immédiate du bon sens : un homme, un cheval, un microbe constituent une
unité matérielle et fonctionnelle, même si cette unité est faite de
milliards de cellules, chaque cellule étant elle-même une unité associant des
milliards de molécules.
-- Système thermodynamique organisé ouvert. La thermodynamique,
science des relations entre matière et énergie, a été élaborée pour les
moteurs thermiques. L'organisme vivant s'apparente à un moteur électrique
utilisant des différences de potentiel d'électrons sur des circuits
moléculaires organisés plus profondément. Il associe les formes d'énergie
les plus diverses depuis les quantités infimes nécessaires à la perception
sensible, à l'information, jusqu'aux importantes énergies mécaniques
nécessaires aux mouvements, aux positions, aux états émotionnels, éléments
de l'action efficace.
-- Le concept d'organisation est un assemblage très
intuitif englobant ceux de minimum d'effort pour le maximum de stabilité ou
d'efficacité , ceux d'évolution et de développement d'ensembles de
plus en plus complexes.
-- Adaptation, spécialisation, évolution et, finalement, existence.
Ces concepts sont des mots gardant de
fortes racines émotionnelles, irrationnelles. La science s'interdit de
mélanger leur définition scientifique, qui est opérationnelle, et leur
pouvoir évocateur, qui est émotionnel.
Il se passe avec ces mots, nutriments de notre connaissance
et évocation de nos désirs intimes, ce qui se passe avec nos aliments. Notre
comportement, vis-à-vis de ces mots présente un aspect objectif, fonctionnel,
mais ce n'est qu'artificiellement qu'on peut l'isoler de l'aspect émotionnel,
évocateur et intuitif.
L'image que la Biologie fait de l'Homme ou une Science donnant
une Conscience
* Dans sa cabine Apollo, l'homme se sent
devenir inutile, puisque son génie lui a donné tout ce qu'il pouvait espérer,
posséder. Et il rêve.
* L'archipel du Goulag venait de révéler que l'idéologie
communiste ne subsistait que par un régime de terreur et qu'il avait fallu
qu'un détenu ose parler pour faire entendre après 50 ans la première voix
humaine parmi des millions.
* Les U.S.A., pour recruter des immigrants, présentent comme
un succès le fait que 18 millions de leurs citoyens soient soignés par des
psychiatres.
* La consommation de drogues euphorisantes monte en flèche.
* 50 à 80 % des femmes des pays industriels vivent
obsédées par leur apparence, occupées à ressembler à une vedette parce
qu'elles ont perdu le sens de ce qu'elles sont.
* 70 % des hommes meurent précocement d'angoisse cardiaque.
* Sachant tout faire, jamais l'anxiété de pouvoir faire n'a
été si grande.
* On déboise chaque jour 70 hectares de forêts pour assurer
le papier d'un journal.
* Les sex-shops et les sectes religieuses emploient des
procédés identiques pour recruter des adhérents.
* Les consommateurs boycottent les producteurs.
* Le progrès scientifique et technique est mis au banc des
accusés par le grand slogan de la pollution.
* La génération des adultes renonce à apprendre à vivre
à ses propres enfants.
* La famille se disloque.
* Un appel est partout, et partout une absence.
Idolâtrant sa science, l'homme possède cette terre. Mais
qu'en fait-il ? Les peines et les joies de son pouvoir, de son savoir, le
replacent sur son orbite, le retournent vers son dedans, vers ce noyau qui
ordonne et anime son unité, son existence, son avenir.
L'homo sapiens découvre que ses peines, ses joies,
son savoir ne font de lui qu'un quantum, un instant de vie qui n'est rien s'il
quitte le champ d'amour et de vérité dont il n'est qu'un moment.
Envoi : Vues biologiques dans la
crise actuelle
La crise actuelle ? C'est le bruit de fond, le chaos, les essais, précédant la découverte de nouvelles « structures » politique, économiques, de nouveaux moyens de communiquer, de travailler, de manger, d'éduquer, de policer...
La crise est dans la chair même du monde
Les instruments de travail ont bouleversé le
travail de l'homme. Pour mettre en oeuvre le progrès technique, la taille des
entreprises, les concentrations des capitaux, et celles des hommes ont dû
devenir énormes. Leur organisation doit être planifiée, informatisée,
réglée selon une série de programmes élaborés longtemps à l'avance.
Aliéné, menacé de se sentir exclu par le système qu'il a
engendré, l'homme est inquiet. Il voudrait que la biologie lui garde une terre
humaine. Il voudrait que le logement, les vacances, les cités soient conçues
« biologiquement ». Les problèmes posés par le bruit, les relations père -
mère - enfants, , la pollution de l'air, l'éclairage, les espaces verts, la
forme fonctionnelle, le préoccupent.
L'homme et le vivant sont devenus le champ de préoccupation
majeur de la société industrielle menacée de disparaître du fait même de ce
qui fait sa richesse.
Inutile de revenir en arrière. Nous sommes « condamnés »
au développement.
La Biologie dessine un Homme tridimensionné : chair, cœur
et
esprit
Une biologie bien assumée n'est que la prise de
conscience de ce que devient l'homme dans l'environnement qu'il se crée et qui
se fait.
La matière vivante est en train de s'élaborer. L'être
vivant n'est que très peu autonome mais, plutôt, une structure harmonieuse qui
se maintient stable en évoluant dans le champ de ses relations. Cette structure
organisée anime ces quanta de vie que sont chacun de nous. Ils meurent en
laissant en héritage leurs essais, heureux ou malheureux, vers une structure
plus conforme à l'univers.
Le temps vivant parait ainsi orienté comme une histoire.
L'être vivant isolé n'est qu'un pas dans ce chemin. L'histoire des hommes en
est une étape.
L'homme y apparaît essentiellement un et multiple, seul et
relié. Il se fait en faisant et, se faisant, se connaît. Sa connaissance est
trinitaire : objective, affective et symbolique.
Cette prise de conscience se dégage de l'observation des
comportements élémentaires de l'homme : alimentation, sexualité,
communication. Elle se dégage aussi de ce qu'est la science, c'est-à-dire le Savoir.
La passé est inscrit dans l'histoire écrite ou non écrite
des hommes et le futur dans ce que l'histoire du passé a permis de dévoiler de
confiance, d'espérance, d'élan vers la vie.
Le passé humain fait la culture, la civilisation. Il sert de
trame pour tisser la « révélation » du futur auquel l'homme aspire. Ses
rêves, ses concepts éclairent les crises dans lesquelles nous nous débattons.
Les instruments, les machines de l'homme actuel « coûtent
cher ». Il faut des équipes organisées utilisant des machines fabriquées par
d'autres équipes. Le travail déjà accumulé par d'autres s'appelle le »
capital » dans les systèmes capitalistes, ou la « planification » dans les
systèmes socialistes. Le dollar ou la rationalité d'un système social ne sont
que deux aspects du Pouvoir.
Le Savoir et le Pouvoir qui font le monde industriel ne
peuvent maintenir leur vérité que dans un Vouloir sain. Comment s'élabore
donc le Vouloir dans la société actuelle ? Sa forme burlesque est le
suffrage universel. Partis, syndicats, utilisent les « faiseurs d'opinion » :
média, législation des échelles de salaires, fiscalité, etc. Encore plus que
pour le Savoir, les puissants cherchent à annexer les déterminants du Vouloir.
La manipulation de l'opinion, c'est-à-dire des choix, n'est pas un vain mot
surtout quand les mots sont devenus mensongers, comme l'idée même de Vérité.
La société a besoin d'institutions et d'un langage. Mais il
ne faut pas mettre le vin nouveau dans de vieilles outres. Le cléricalisme a
vécu. La vraie qualité de la vie est dans le vouloir de chaque homme de la
vivre et de refuser la chair offerte aux idoles.
Décider de Vivre : Débloquer la boussole du vivant
Il y a des sacrifices à faire et des décisions à
prendre pour que, dans le Pouvoir, le Savoir et le Vouloir de notre société,
l'espérance en l'homme de toujours soit présente.
Une vue biologique de la crise actuelle ne néglige pas
l'aspect de l'effort humain. Mais ces « mises en oeuvre », ces « essais » ne
valent que s'ils sont éclairés par un savoir, une information juste, lui-même
animé par une volonté fidèle.
Il faut beaucoup d'essais, beaucoup d'errements autour de
l'orbite de la justice et de la vérité pour en découvrir la place et aller
plus avant.
La boussole, la tête chercheuse du vivant, est orientée
vers ce pôle où s'équilibrent les fonctions qui nous animent, le savoir qui
nous rend capables d'agir, le cœur qui nous permet de juger ce qui est bon et
beau, et l'esprit de discerner ce qui est vrai.
La boussole du vivant ne fonctionne qu'à certaines
conditions : ( réf. Soljenitsyne
)
-- Avoir le courage chaque matin de reprendre la route des hommes de bonne
volonté, malgré la fatigue, malgré tout ce qui nous manque.
-- Ne pas croire qu'on nous soulagera de porter notre angoisse.
-- Ne pas croire qu'en accusant les autres, les doctrines, les idéologies, on
résoudra ses difficultés.
-- Ne pas chercher à ébranler l'inébranlable, les habitudes d'une
administration, des institutions, des lois, qui ne sont que les apparences des
formes du vouloir dans le cœur de l'homme.
-- Aimer la vie. Recevoir les peines et les joies. Rester fidèle à tout ce
qu'on a aimé et cru comprendre, pour que chaque instant de la vie puisse
révéler un peu plus de ce qui est caché.
Une vue « biologique » sur l'homme est simplement une vue
globale où l'homme est là, tout entier, corps et âme, cœur et esprit, jeune
et vieux, solitaire et relié avec tous. La crise actuelle n'est qu'une station
du chemin vers ce lieu du temps baptisé : l'Être.