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1998
1-
Nutrition
Trémolières : Notes 3
Nutrition et Vie
Beethoven
"Partager
le Pain"
Pr. Jean Trémolières, MD
PREMIÈRE
PARTIE : LA VIE EST DÉSIR (27-149)
Les besoins ne sont nullement les absolus scientifiquement fondés que
désirent les politiciens et les économistes. On ne peut pas les établir par une
méthode factorielle, c'est-à-dire scientifique. La science peut simplement observer ce
que mange l'homme quand il est actif, en bonne santé, satisfait et lorsqu'une série de
tests fonctionnels: aptitude à régénérer certaines protéines, à fabriquer des
anti-corps, des phagocytes, à cicatriser etc., sont normaux. (121)
La nutrition a établi qu'on ne pouvait choisir de standards
nutritionnels sans choisir un type d'homme.
De tout temps, on a su que l'homme devenait ce qu'il mangeait.
Aujourd'hui comme hier, une société se bâtit autour de la façon dont elle produit et
consomme ses aliments. (123)
Analyse scientifique d'un désir : manger
Problématique des besoins énergétiques et protéiques de l'homme
Mesure objective d'un comportement : Les Enquêtes de Consommation
Sans la souffrance il n'y aurait pas l'amour, ou la vie est désir
Qu'est-ce qu'un besoin?
L'enfant qui a faim crie. Le besoin, c'est le sens du désir et la
matière du "bien-être". Ainsi une société se bâtit et est jugée par
elle-même suivant la façon dont elle permet à chacun de combler ses désirs et
posséder ce qu'elle juge nécessaire. C'est la justification des actions du pouvoir, de
les satisfaire. On peut donc espérer qu'un objectivation des besoins pourra constituer
les tables de la loi socio-économique.
Mai ici un retournement se produit. Des besoins auxquels "on a
droit" cessent d'être désirables. Quiconque est satisfait devient incapable de
contentement. Les besoins de l'homme sont infinis. Un pouvoir qui ne se justifie plus a
besoin des apparences du pouvoir: les grosses autos des petits chefs, les emballage
somptueux d'un fromage maigre ou savonneux, les diplômes de connaissances sans
signification. Mais, à ce point, un nouveau retournement se produit. L'homme qui ne vit
plus que de besoins apparents, redécouvre le besoin d'exister. Les apparences ne
deviennent besoins que lorsqu'elles sont disparues. (voir: Soljenitsyne, Archipel du
Goulag). (124)
Analyse
scientifique d'un désir : manger
1) L'être vivant peut vivre en équilibre nutritionnel à des
niveaux variant de 1 à 3 pour les calories et les protéines, de 1 à 10 pour les
minéraux et les vitamines.
2) Le type d'homme lié à un type alimentaire jugé souhaitable n'est
pas "déterminable" scientifiquement, ce sont les essais tentés du
fait des désirs des sens qui seront ou non jugés "agréables".
3) Les besoins ne sont déterminables que pour l'individu moyen d'une
population statistique, en mesurant ce que mangent les sujets reconnus actifs, en bonne
santé et satisfaits à un moment donné (128)
L'homme, comme les mammifères, a besoin d'une cinquantaine de
nutriments: amino-acides, vitamines, minéraux. Or le besoin en chacun dépend de la
quantité des autres. Quel casse-tête! On n'est par sûr de connaître toutes les
substances alimentaires interférant dans notre santé. On ignore les raisons du goût
pour la viande. Il existe dans les parties périphériques du maïs un composé dont
l'absence rend pathogène une série de bactéries. Il est des minéraux nécessaires à
petites doses, toxiques au delà. Le sélénium, le fluor, sont de ce genre.
Les savants se trouvent ainsi balancés entre deux tendance:
1- Les uns, derrière les fondateurs de la nutrition, considèrent que les besoins sont
relatifs et variables dans de larges marges et correspondent à ce que l'homme fait quand
il le juge bien fait.
2- L'autre tendance est de partir de critères expérimentaux (dépenses azotées du
jeûne protéiques, taux minimum de protéines susceptible d'équilibre le bilan, taux de
vitamines au-dessus duquel les pertes urinaires s'élèvent proportionnellement aux
ingesta; activité de certaines enzymes dont le fonctionnement est lié à certaines
vitamines) et d'extrapoler à partir d'une logique formelle.
La voie, à notre avis, la plus prometteuse comporte les deux
précédentes, en y ajoutant la mesure des critères fonctionnels en rapport avec divers
niveaux alimentaires. Mais surtout, l'intérêt d'associer les observations empiriques aux
analyses expérimentales en présentant ce qu'on appelle un système thermodynamique
organisé ouvert, l'homme y apparaissant comme un système dont on n'a jamais conçu
l'équivalent. C'est un moteur qui se modifie suivant la quantité de combustible qu'on
lui donne. C'est un moteur dont la fonction n'est pas de produire de l'énergie ou de la
matière, mais d'exister pour un but qui échappe. C'est un ordinateur à 100 milliards de
cellules organisées entre elles, dont tous les circuits fonctionnent en permanence,
mémoires de trois milliards d'années de vie; présents pour affronter en un être un peu
différent, une situation un peu différente pour le cas où un ordre nouveau pourrait en
naître. (132)
Problématique
des besoins énergétiques et protéiques de l'homme (133)
Problème :
H = homme. Mesurer ses dépenses d'énergie et de protéines suivant
âge, sexe, poids, surface, activité physique, niveaux et conditions d'ingesta
antérieurs, émotionnalité, et autres facteurs.
Solution :
Il s'agit d'un système thermodynamique puisque échangeant
matière et énergie ; organisé puisqu'il assure une série de
fonctions du fait de sa structure ; ouvert puisque sur un flux
de matières et d"énergie.
Mesurer consiste à déterminer la grandeur d'une des caractéristiques de quelque chose
en la comparant (par instruments adéquats) à une unité conventionnellement choisie.
Ici, le quelque chose est l'homme, la caractéristique choisie est le flux d'énergie et
de matières protéiques qui le traverse. L'unité de référence est une unité
d'énergie et de masse d'azote.
Une mesure ne prend de sens que quand elle est reproductible et assez précise pour
permettre une prévision (une erreur systématique par excès de 10% de 3000 calories 100
g de protéines conduirait en un an à une prise de 16 Kg de poids corporel). Mais l'homme
n'est pas une "chose" stable comme l'est un moteur.
Avec un moteur à essence on peut écrire : W (puissance fournie par le
moteur) = Q (puissance thermique fournie par la combustion de l'essence) -
af (m) (puissance dissipée sous d'autres formes que mécanique, fonction du type
de moteur).(134)
L'homme se distingue du moteur par une série de caractères :
1) W, le travail qu'il fournit au-dehors se mesure par :
*
l'énergie thermique qu'il perd
* le
travail mécanique qu'il fournit au-dehors
* le
travail osmotique qu'il fournit au-dehors
Or ce travail fourni au-dehors ne correspond qu'à des formes
résiduelles de l'énergie, à des déchets, à des pertes de rendement inutilisables pour
lui.
C'est un système dont les dépenses ne sont presque que des déchets.
La respiration fondamentale de ses tissus ne se fait pas sans pertes de rendement et ce
sont ces pertes qui, fournissant une énergie thermique, maintiennent l'homéothermie dans
les climats tempérés. Son activité musculaire correspond à des gestes, inutiles en
grande partie. Bref, sa dépense d'énergie ne lui est utile que pour une très petite
partie. Il pourra donc la réduire.
2) L'homme n'est pas une chose fixe.
La bioénergétique classique a été bâtie sur le postulat que
l'homme ne se modifiait pas quand on mesurait ses dépenses ou ses recettes. Or, au
contraire, les variations quantitatives ou relatives des ingesta modifient l'organisme de
façon complexe : plus il mange, plus il peut manger (multipliant ses entérocytes, ses
adipocytes, etc. et inversement). Les variations de dépenses par exercice musculaire,
émotion, etc. modifient l'appétit et donc les ingesta et l'état de nutrition :
(2) Ingesta > organisme « dépenses
Les opérateurs sont des flèches (>, «)et
pas des égalités (=).
Les ingesta conditionnent un état de nutrition qui, en
retour, conditionne les dépenses.
Force est de constater que mesurer un besoin d'énergie ou de matière
dans un tel système est un problème nouveau. Lorsqu'on a voulu estimer les besoins en
analysant les facteurs qui les conditionnent, on a anticipé sur des connaissances
insuffisantes. On a pensé l'homme comme un système linéaire simple, ce qu'il n'est pas.
L'analyse qui a réussi pour le moteur thermique n'est pas juste pour l'homme. On est au
stade où il ne s'agit encore que d'observer globalement, empiriquement. C'est seulement
à partir de ces observations que des concepts adéquats surgiront.
Nous présenterons seulement deux schéma. Le premier présente le
concept factoriel où l'homme est comme un objet définissable et fixe. Le second
présente le concept relativiste où les structures et les fonctions d'un organisme
s'ajustent aux niveaux des ingesta et des dépenses grâce à deux étapes régulatrices
neuro-endocriniennes et comportementales :
voir : 2 schémas
de Trémolières (137)
Mesure objective
d'un comportement : Les Enquêtes de Consommation
Il a fallu aux politiciens des standards incontestables, car scientifiques,
permettant d'affirmer que le développement industriel était la solution aux besoins de
base de l'homme. C'est qu'il fallait aux marchands des étiquettes qui manifestent la
perfection de leur produit. C'est que toute une activité de fonctionnaires nationaux et
internationaux en dépendait. C'est qu'il est flatteur pour des gens de laboratoire de
voir mettre leurs oeuvres sur le podium. Mais lorsque des fictions, des erreurs, voire des
mensonges deviennent des règles, c'est l'homme qui exploite, ce n'est plus le mariage de
la terre réelle et du travail de l'homme qui fructifie. Les sociétés agricoles
importent à prix d'or nos denrées conformes à nos normes. Elles exportent des
productions brutes moins valorisées. Elles ont à intégrer nos techniques et notre
formation qui feront un cancer dans un milieu culturel, institutionnel qui n'est pas
adapté. Lorsque le codex alimentaire veut qu'aucun pays ne puisse s'opposer au commerce
d'un produit conforme aux normes, il utilise une fausse science comme un moyen
d'oppression économique qui favorise clairement les sociétés industrialisées.
L'enquête de consommation est le
moyen d'apprécier comment se situe ce qui se fait par rapport à ce qui est considéré
comme souhaitable. Ici aussi, il y a deux attitudes opposées.
1* Les enquêtes très hétérodoxes du siècle
dernier ont joué un rôle déterminant dans le développement des mouvements ouvriers.
Utilisant les mouvements sociaux, les militants, elles ont permis une prise de conscience
vivante et directement utile aux intéressés.
2* À l'opposé, la mode est aux enquêtes
"représentatives" par "random sampling", faites par un personnel
spécialisé, si possible par pesée dans les familles, aboutissant à des valeurs
chiffrées utilisables par des économistes. Les économistes sont donc supposés avoir le
pouvoir politique d'en tirer les conséquences qui s'imposent en pratique. Cette
hypothèse est en général fausse dans la plupart des pays, même très développés. En
bref, ces enquêtes coûtent cher et ne sont guère utiles qu'à la bonne conscience des
statisticiens et des politiciens.
De quoi a-t-on besoin ? De la prise de conscience à l'intérieur par
un groupe social ou de la rationalité statistique ?
1* Les enquêtes dans le développement du socialisme au siècle dernier
(139)
Des enquêtes monographiques ont joué un rôle important dans la
genèse du socialisme moderne W. Petty (Irlande, 1672) et G. Kind (Angleterre, 1688)
avaient évalué le budget et la consommation pour calculer l'imposition fiscale. J.
Massie (1756) a produit une trentaine de budgets de nobles, de propriétaires et
travailleurs urbains pour en conclure qu'ils ne payent que 10% de leurs revenus. Le R. P.
Davies (1795) recueille 138 budgets réels qu'il publie devant les menaces d'accroissement
de taxe des pauvres. Son travail fut à la base des projets d'enquêtes au premier
congrès international de statistique à Bruxelles (1853) où l'on établit 199 budgets
chez 3 catégories sociales (familles typiques). Lavoisier fit en France la première
enquête à la demande de la Convention. (140)
2* L'enquête "statistique" (140)
"Statistique" est l'un des mots magiques du
"développement" qui en fait une méthode pour quantifier, analyser et prévoir
les phénomènes dans des univers insaisissables, par des méthodes déterministes.
La statistique est née à la Renaissance pour calculer les risques des
compagnies d'assurances maritimes italiennes. Elle a été transformée en une application
des mathématiques aux jeux de hasard (Pascal, Bernouilli). Elle devient une théorie des
erreurs avec Laplace, et l'étude systématique des déviations de part et d'autre d'une
moyenne pour des mesures répétées. Petit à petit, les vues déterministes sont
devenues probabilistes et constituent une approche fondamentale des sciences de la nature
(J. Maxwell, 1860 ; L. Boltzmann, 1877). Avec la physique quantique, la statistique
probabiliste s'étend à la théorie atomique.
Le concept statistique des phénomènes naturels a fait ses preuves
indiscutables en thermodynamique, en mécanique quantique et, à l'échelon social, pour
des compagnies d'assurances. Il s'applique aussi au comportement alimentaire dans
certaines conditions :
À la base du calcul des probabilités (statistique), il y a toujours :
- une population statistique (un ensemble d'individus ne différant les uns des autres que
par des facteurs de hasard),
- une mesure "objective" des critères caractérisant ces individus.
Caractériser le phénomène alimentaire par des moyennes référées
à certaines populations postule que ces moyennes constituent une connaissance efficace.
La statistique suppose un déterminisme, une subordination à un
ensemble de lois. Même si c'est exact pour les atomes et pour une série de comportements
des êtres vivants, dans quelle mesure le destin des sociétés humaines est-il déjà
écrit dans un livre du temps ? L'impression de liberté et de créativité qui nous donne
notre sens est-elle pure illusion à l'échelle des grands nombres ? La part respective du
déterminsme probaliliste et de création personnelle est-elle la même dans les
sociétés primitives (peu différenciées) et dans les sociétés industrielles
(développées) ?
Dans la plupart des pays, l'homme mange dans sa famille. Ainsi la plus
grande partie des enquêtes ont-elles trait :
- soit à l'individu moyen d'une famille moyenne,
- soit à un "per capita" dû à l'affectation de coefficient arbitraire pour
chaque âge, sexe et travail.
On biaise ainsi par des coefficients arbitraires, une mesure objective qu'on comparera
ultérieurement aux standards.
Il reste à définir la famille. Quelle est la définition
"opérationnelle" de la famille en notre monde changeant ? Le plus simple est la
définition légale coutumière. Mais elle diffère tant dans le temps et dans l'espace
d'une société, voire d'un milieu social à l'autre, que les comparaisons faites par les
économistes sur un plan international ont une signification complexe et aveugle.
En bref, les valeurs nutritionnelles, les déchets, la place dans
l'alimentation, l'acceptabilité d'aliments portant le même nom, peuvent être très
différents.
La société industrielle a deux grands types de réaction devant la
pauvreté
- Elle se confie à ce qui lui a assuré sa force, sa richesse, sa
puissance. Elle veut supprimer tout ce qu'elle juge sous-alimentation, démographie
excessive, au nom d'une science qui a fait son industrie. Si vous n'êtes pas conforme aux
normes, on vous déclare sous-développé ou malade et on va vous réhabiliter.
- Mais il y a une minorité qui constate que ce qui est vrai pour les
moteurs n'est pas vrai pour l'homme, qu'il y a des faims et des pauvretés qu'il faut
épouser pour en dégager le sens.
Ainsi y a-t-il deux conceptions du don :
- Il y a le don qui est la volonté de rendre l'autre semblable à
soi-même, don de celui qui possède au pauvre qui a besoin. Au fond, il y a un homme qui
obéit à des règles, qui a défini des besoins.
- Et puis il y a l'homme, conscient que sa richesse est dans son
dénuement vis-à-vis de l'instant toujours nouveau à vivre, qui sait que rien n'existe
si ce n'est partagé, que l'on n'est qu'en recevant et en donnant.
La physiologie de la nutrition montre qu'un homme est ce qu'il reçoit et ce qu'il donne,
c'est-à-dire ce qu'il fait.
Sans la
souffrance il n'y aurait pas l'amour, ou la vie est désir (147)
Chercher à apaiser sa souffrance ou à satisfaire ses désirs est la vie même.
La souffrance est perception d'un déséquilibre, c'est une force pour retrouver le
chemin, la santé.
Pour les maladies du savoir-vivre, c'est prendre conscience que l'on a pris un mauvais
chemin, qu'on a transformé l'angoisse de nos relations avec ce qui nous entoure, en une
souffrance dans notre propre corps.
Ce qui est grave, ce n'est pas de se tromper, de désobéir aux lois ; c'est ainsi qu'on
les fortifie ou qu'on les améliore.C'est de désespérer du sens de la souffrance et de
l'amour, de renoncer à marcher avec la confiance que tout a un sens, sans quoi rien n'a
de sens. Le vrai mal n'est pas dans la faute, mais dans le désespoir.