Stéphane Laporte : La Peur a
Raison
Collaboration spéciale
Stéphane Laporte
La Presse, Montréal, Dimanche, 07 Novembre 2004
La peur a
toujours raison
Une nuit d'été. Tout le monde est couché. Mes
parents dans la grande chambre, près du salon. Mon frère et moi dans notre
chambre, au fond de la maison. Et ma soeur dans sa chambre de fille, à côté de
la nôtre. Toute la famille dort à poings fermés. Comme toutes les nuits.
Soudain, on entend un bruit. Et ma soeur qui crie : « Y a
quelqu'un sur la galerie ! » La chambre de Dominique donne sur la galerie de la
cour arrière. Bertrand se précipite au secours de ma soeur. Il lève le store de
la porte, verrouillée à double tour, et allume la lumière. Un type descend
l'escalier à toute vitesse, la bicyclette de la soeurette sur les épaules. Au
lieu de la ranger dans le garage, elle l'avait laissée sur la galerie.
Mon frère enfourche son vélo et poursuit le brigand à travers
les ruelles de Notre-Dame-de-Grâce. Ma mère console ma soeur, qui pleure à
chaudes larmes. Moi, en pyjama sur la galerie, je scrute la scène du crime, à la
recherche d'indices. Comme mon idole colombo. Et mon père dort toujours. Le
drame ne l'a pas réveillé. Ma mère a beau essayer de le sortir du lit, peine
perdue. Il n'a pas cessé de ronfler. Ça me rassure. Ça veut dire que tout ça
n'est pas trop grave. Il n'y a rien comme le ronflement de papa pour se sentir
en sécurité.
Il est 1 h du matin. Ma mère veut que je retourne me coucher.
Moi, je préférerais prélever les empreintes. Mais il faut ce qu'il faut. Colombo
junior doit écouter maman. Je retourne dans ma chambre. Ma mère reste dans celle
de Dominique. Elle va dormir avec ma soeur. Dodo a trop peur.
Une demi-heure plus tard, Bertrand revient bredouille de sa
chasse au voleur. Mais il s'est quand même arrêté au poste de police pour
signaler le délit. Ma mère n'est pas contente. Elle le dispute parce qu'il est
parti courir après le bandit. Ç'aurait pu être dangereux. Elle l'envoie se
coucher sur-le-champ.
Allongé dans son lit, il me raconte en chuchotant sa folle
cavalcade dans les ruelles mal éclairées. J'ai les yeux grands. Mon frère n'a
pas besoin d'avoir attrapé le méchant pour être mon héros. Juste d'avoir
affronté la nuit, c'est déjà assez. J'ai hâte d'avoir 14 ans et d'être courageux
comme lui. Ma mère nous dit de nous taire. On avait oublié qu'elle était juste à
côté. On se la ferme. Et on dort.
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, chacun de nous raconte
la tragédie à papa. Et chacun en rajoute un peu. C'est rendu que c'est le FLQ
qui a essayé de kidnapper ma soeur ! ! Mon père, peu impressionné, chicane ma
soeur d'avoir laissé sa bicyclette traîner sur la galerie. Je dis à papa de ne
pas s'en faire, qu'elle ne le fera plus parce qu'elle n'en a plus. Dominique ne
me trouve pas drôle. C'est alors que ma mère prend la parole : « Bertrand et
Stéphane, vous allez changer de chambre avec votre soeur . » On se regarde,
éberlués. Bert réagit : « Ben voyons, ça se peut pas, la chambre de Dominique
est bien trop petite pour deux personnes. Avec nos deux lits, il ne restera même
plus de place pour bouger. »
Ma mère hoche la tête : « Vous allez vous arranger. Dominique
ne evut plus dormir dans la chambre qui donne sur la galerie. Elle a été
traumatisée. Alors les gars, vous allez devoir faire votre part. » Je suis
offusqué. On est en train de perdre notre chambre. On est entrain de perdre
notre pays. J'interviens : « C'est pas juste, elle va avoir la grande chambre à
elle toute seule. À cause qu'elle a laissé sa bicyclette sur la galerie ! Pis
nous deux, on va être tassés de l'autre côté. Où je vais mettre mon jeu de
hockey ? Papa, dis quelque chose ! » Papa fronce les sourcils : « Écoutez votre
mère, les garçons ! » Notre chien est mort.
Dominique est déjà en train d'apporter ses affaires dans
notre chambre. La nouvelle organisation de la maison entre en vigueur
immédiatement. Bertrand et moi sommes dépossédés. J'essaie une dernière fois de
plaider notre cause : « C'est pas logique de mettre deux personnes dans la
plus petite chambre... » Ma mère m'interrompt :
« Stéphane, après ce qui s'est passé hier soir, Dominique a
peur de dormir là. Et la peur, ça ne se raisonne pas. Faut que vous compreniez.
-- Ben nous aussi, on peut avoir peur de dormir là...
-- Hey, vous êtes deux et vous êtes deux gars. Faites-moi pas
croire que vous avez peur. Ton frère aime tellement les bandits qu'il leur court
après. Pis toi non plus, t'as peur de rien. T'es comme Batman. »
Ma mère fait de la psychologie. Elle veut que je me sente
héroïque d'aller dans la chambre dangereuse. Mais je ne suis pas dupe. Je sais
qu'on est en train de se faire avoir.
Mon père et mon frère changent les lis de place. Le lit de ma
soeur dans la grande chambre. Et nos deux lits dans la petite chambre. Il y a
tellement peu d'espace entre les deux qu'on dirait presque qu'on va dormir dans
le même. Au moins, ça va être plus simple pour les batailles d'oreillers. Je
suis mieux de voir le bon côté. Ma mère ne changera pas d'idée.
Pendant des années, Bertrand et moi avons vécu tassés comme
des sardines pendant que ma princesse de soeur pouvait répéter ses chorégraphies
de ballet tellement il y avait d'espace dans sa chambre. J'en suis venu à me
demander si ce n'était pas un de ses amis danseurs qui avait volé le vélo.
J'aurais dû chercher des traces de tutu sur la galerie.
Ben non ! Je suis pas fin ! Je sais bien que Dodo avait
vraiment eu peur. Et qu'on pouvait bien faire ça pour notre petite grande soeur.
La peur, ça ne se contrôle pas. On ne peut pas argumenter, la contredire. La
peur n'a pas d'oreilles. La peur a toujours raison de la raison. Il faut juste
faire avec. On est tous un peu victimes de la peur des autres. Suffit de se
serrer les coudes. Surtout quand la chambre est trop petite.