Stéphane Laporte
: Le mur et moi
Collaboration spéciale Stéphane
Laporte
La Presse, Montréal, Dimanche, 08 Août 2004
Les joueurs de tennis préfèrent jouer contre d'autres athlètes. Des bâtis comme eux. Ils veulent de la compétition. Au moins, en apparence. Je pense que les joueurs de tennis sont un peu snobs.
En face de chez nous, il y a
le plus grand adversaire de mon enfance. Le plus grand champion de tennis que
j'ai jamais affronté. Meilleur que Borg, meilleur que Connors : le mur de
l'école anglaise de Notre-Dame-de-Grâce. Une énorme façade qui s'étend le
long de la rue Girouard. Un mur en béton et en briques. Qui ne pardonne pas. Je
passe mes étés à servir contre lui. Et il me renvoie toujours la balle.
Inexorablement. Il n'en manque jamais une.
Cet après-midi, je suis bien décidé à le battre. Parce
que cet après-midi, dans ma tête, c'est Wimbledon. Et je dois gagner. Je sers
de toutes mes forces. Mais plus je sers de toutes mes forces, plus il me la
retourne à toute vitesse. La balle fonce sur moi. Je la frappe. Elle rebondit
contre le mur. Et j'entends le son de l'été. Le plus beau son au monde. Le son
d'une balle frappant le béton. Ça fait poc ! Et ça revient. Cette fois, elle
revient à droite. Je cours. Tout croche, mais je cours. Avec mes petites jambes
et mes tendons trop courts. Et je rejoins la balle, et je la frappe à nouveau.
Trop haut. La balle frappe le grillage protégeant les vitres des classes. Ça
donne l'effet d'une volée. Je fonce vers le mur pour frapper la balle avant
qu'elle ne cesse de rebondir. Trop tard. Mur 15, Stéphane 0.
J'ai chaud. Et y'a pas de bouteille d'eau. Pas de chaises.
Pas de serviettes. Pas de parasol. À l'omnium de tennis de l'école d'en face,
il n'y a qu'une balle, une raquette et un grand mur. Si je veux boire, il faut
que traverse la rue. Et que j'aille dans le frigo de la maison. Pas question.
Ça va être mauvais pour ma concentration. Je sers à nouveau. Le mur est un
grand champion. Mais il ne sait pas servir. Il sait retourner. La balle a
frappé le coin s'une brique, elle rebondit en diagonale. Une flèche. Rien à
faire. Pas le temps d'y toucher. La balle roule le long de la cour d'école.
Avant de s'arrêter contre la clôture. Tout juste devant la rue. Je cours la
chercher. C'est tout c e que je fais, courir. Pendant que le mur ne bouge pas.
Pendant que le mur garde ses forces. C'est 30-0 pour lui.
Cette fois, je sers avec moins de force. Je commence à être
épuisé. Et la balle revient doucement. Une balloune. C'est trop
tentant. Je la smashe. Le mur se choque. Et la balle part en orbite. Elle passe
au-dessus de ma tête. Par dessus la clôture. De l'autre côté de la rue.
0-40. J'en profite pour boire un jus de raisin. Et je reviens.
Balle de match. Je sers. Juste bien. Pas trop fort. Pas trop
faible. Le mur retourne la balle vers moi. Parfait. Je la frappe. Le mur
encaisse. Je frappe
encore. La mur retourne. L'échange est interminable. Dix coups. 12 coups. 15
coups. Je suis en feu. Mais le mur est en béton. Et il finit toujours pour
avoir raison. Au 20è coup, je suis trop étourdi, je n'ai plus de jambes. La
balle passe à quelques centimètres de ma raquette. Rien à faire. La mur a
gagné. Le mur gagne toujours.
Bien sûr, je pourrais aller
jouer sur le terrain de tennis du quartier. J'y suis allé une fois. Tout le
monde m'a regardé de travers. Avec ma démarche d'oiseau blessé. Les joueurs
de tennis préfèrent jouer contre d'autres athlètes. Des bâtis comme eux. Ils
veulent de la compétition. Au moins, en apparence. Je pense que les joueurs de
tennis sont un peu snobs. En tout cas, ceux-là. Je suis resté longtemps assis
sur le banc. Personne n'a voulu m'affronter. Ils attendaient tous quelqu'un.
Même ceux qui étaient seuls.
Le mur, lui, ne me juge pas. Sept jours sur sept, il est
toujours là. Toujours prêt à m'affronter. Et même s'il gagne tout le temps,
il ne se lasse jamais de jouer avec moi.
Je me prépare pour un deuxième
match. Je fais rebondir la balle sur le sol. Soudain, entre dans mon champ de
vision un vrai joueur de tennis. Tout en blanc. Un de ceux qui joue sur le
terrain du quartier. Un de ceux qui n'avait pas montré un grand intérêt à
jouer avec moi. Il ralentit devant moi. Intrigué. Je l'invite :
-- Avez-vous le goût de jouer ?
-- Jouer ?
-- On frappe la balle à tour de rôle contre le mur. Celui
qui la manque perd le point...
-- Je peux bien. Mais pas longtemps...
Je sers. De toute, toutes mes forces. Cette fois, je peux. Le
retour ne retour ne sera pas à moi. Le visiteur, dont je ne sais pas le nom,
appelons-le McEnroe, frappe la balle. Le mur me la redonne. Le mur, je le
connais. Il a été mon adversaire durant des années. Mon tyran. Cette fois, il
sera mon allié. Je sais où envoyer la balle pour qu'il donne des rebonds
impossibles. Je vais en profiter. C'est McEnroe qui devra les retourner. Je
frappe la balle contre le coin de la brique. Elle revient en flèche. L'homme en
blanc manque son coup. Stéphane 15, McEnroe 0. Je sers à nouveau. Je vise la
fenêtre de la classe. La balle retombe lentement. McEnroe se précipite. 30 à
0.
« Je vais servir. »
Big Mac commence à trouver ça moins drôle. Se faire battre
par un tire-la-patte. Il frappe la balle à la vitesse de l'éclair. La
balle revient comme un boulet de canon. Rien à faire. 30-15. C'est à mon tour.
Mur, mur, aide-moi, mur. Je sers encore contre la fenêtre. Cette fois, McEnroe
se précipite vers la balle. Et la retourne rapidement. Je frappe la balle au
ras du béton. Le mur la cogne entre les jambes de l'adversaire. 40-15. Balle de
match.
-- Faut que j'y aille.
-- Ben là, y reste un point. Vous pouvez servir...
McEnroe bombarde la balle. Mais le mur est fin pour moi. La
balle frappe entre briques. Je sais que dans ce temps-là, la balle tombe comme
une pierre. Je smatche. Le mur ne pardonne pas. Il la retourne sur la lune.
Match Stéphane. Et le mur. McEnroe n'a plus jamais traversé la cour des
Anglais.