Chronique :
Stéphane Laporte : Manteau de
Chameau
Collaboration spéciale Stéphane
Laporte
La Presse, Montréal, Dimanche, 04 Décembre 2005
Le manteau en poil de chameau
Dimanche matin, toute la
famille est dans le vestibule. On s'en va à l'église. Mon père met ses claques.
Ma mère dit qu'il faut appeler ça des caoutchoucs, mais mon père appelle ça des
claques. Deux grandes chaloupes pour protéger ses beaux souliers de la
neige et du sel. Ma soeur enroule son grand foulard mauve. Mon frère enfile ses
bottes. Et moi, je m'apprête à entrer mon bras dans la manche de mon vieux
coupe-vent.
« Attends Stéphane, attends ! »
Ma mère, tout excitée, sort du placard un autre manteau : «
C'est le premier dimanche de l'Avent, faut que tu mettes un beau manteau. Tiens
! » Elle me tend un manteau brun-beige. Il me semble l'avoir déjà vu. Ma mère
m'aide à le mettre. Ça y est, ça me revient. C'était le manteau en poil de
chameau de mon frère. Avant de devenir le manteau en poil de chameau de ma
soeur. Et ce matin, il ressort des boules à mites pour devenir le manteau en
poil de chameau du plus jeune. C'est-à-dire moi-même. Autant ma mère est
contente, autant je suis perplexe.
« Ah ! il te fait bien ! Comme t'es beau ! Regarde, Bertrand,
comme Stéphane est beau... »
Mon père me regarde : « Ouais, ouais. »
Ma soeur aussi jette un coup d'oeil : « Qu'est-ce que qu'il
fait avec mon vieux manteau ? »
Ma mère répond : « C'est le manteau familial ! Junior l'a
porté, tu l'as porté et, là, c'est au tour de Stéphane. »
Je ne sais pas ce que ce manteau avait de spécial mais, pour
maman, il avait l'air bien important. Soit il avait coûté très cher, soit il
avait pour elle une valeur sentimentale inconnue. Une tradition ancestrale : le
manteau en poil de chameau.
Je n'ai toujours pas dit un mot. Je me regarde dans la glace
et je ne me reconnais pas. J'aimais bien mon vieux coupe-vent bleu. Maman se
penche vers moi.
« L'aimes-tu ? »
-- J'ai l'air d'une fille.
-- Ben non, t'es tout beau...
-- C'est le manteau de Dodo.
-- Ta soeur l'a porté, mais ton frère l'avait porté en
premier... »
Ça, on me l'a dit, mais j'étais trop petit, je ne m'en
souviens pas. Mais je me souviens très bien d'avoir vu ma soeur, des centaines
de dimanches, aller à l'église sur ce chameau.
« Je veux l'enlever...
-- Ben voyons, Stéphane ! T'es pas sérieux ! Je suis assez
contente qu'il te fasse enfin. C'est le plus beau manteau qu j'ai jamais vu ! »
-- Je veux l'enlever... »
Mon père met fin aux discussions : « Faut y aller, on va être
en retard. »
Je mets mes mitaines en babounant et je baisse ma tuque
jusqu'aux yeux. Ma mère rapplique : « Non, non, Stéphane, avec ce manteau-là, il
y a un beau chapeau ! » Et elle me tend la chose. C'est quoi ça ? Une espèce de
casquette de Sherlock Holmes en poil de chameau qui s'attache sous le menton
avec un bouton à pression. Ça me serre la mâchoire. Là, c'est trop. Nous n'avons
pas fait deux pas dehors que je détache la casquette de fourrure et je la jette
dans le banc de neige. Oh, oh... Ça va mal finir !
« Stéphane ! Garde ton chapeau ! » Ma mère le récupère et
l'attache de nouveau sous mon menton. Je me mords la lèvre d'en bas. C'est
mauvais signe. Et je me débarrasse à nouveau de ma coiffure. Cette fois, mon
père intervient : « Stéphane ! » Il ramasse le chapeau et essaie de me le
mettre. Mais il n'y arrive pas à fermer le petit bouton. Je me mets à pleurer.
J'ai 7 ans, j'ai le droit. Les voisins se retournent sur le trottoir. Mon père
s'acharne toujours sur le bouton-pression et finalement abandonne : « Ah ! pis
qui, tu veux pas le mettre, mets-le pas ! » Il fourre le chapeau dans sa poche.
Je cesse de pleurer. Ma mère n'est pas d'accord : « Voyons, faut qu'il mette son
chapeau, il fait froid. » Mon père donne le chapeau à maman. Elle me le met sur
la tête, attache le bouton. Je me remets à pleurer. Mon père hausse le ton : «
Stéphane, arrête de pleurer. » J'arrête. Mais je renifle. Et me lamente
doucement.
On arrive enfin à l'église. J'enlève mon chapeau. Les yeux
pleins du frimas de mes larmes gelées. Je prie pour retrouver mon vieux
coupe-vent bleu.
Au retour, le cirque recommence. Ma mère attache mon chapeau.
Je le jette à terre. Elle me le remet. Je pleure jusqu'à la maison.
Étais-je allergique au poil de chameau ? Je ne sais pas, mais
jamais un vêtement ne m'avait fait un tel effet. Passe encore que je porte le
vieux manteau de ma soeur dans lequel je ressemblais à une fille. Mais le
chapeau qui attache sous le menton, c'était trop. C'était la prison. Je l'ai
porté avec ma tuque du Canadien la semaine suivante.
Puis, le soir de la messe de minuit, l'avent était fini et
mon calvaire aussi. Ma mère m'a laissé mettre mon vieux coupe-vent. Noël, c'est
la paix. Le manteau en poil de chameau et son chapeau sont retournés dans les
boules à mites. Pour y rester. Mon émancipation venait de commencer. Et ma foi
de se renforcer. Dieu m'avait exaucé.