Stéphane Laporte : Eau sauvage pour Noël     Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Stéphane Laporte
La Presse, Montréal, Lundi, 27 Décembre 2004

De l'Eau sauvage pour Noël

   
Ma soeur m'a donné de la lotion après-rasage Eau sauvage pour Noël. Ça sent très bon. Mais je ne me rase pas. J'ai 15 ans. Un peu de duvet en dessous du nez, un peu de duvet aux favoris, c'est tout. Certaines tantes que j'embrasse dans les partys de Noël ont plus de poils que moi. C'est pas grave. C'est ce matin que je deviens un homme. En ce jour de Noël naîtra ma virilité. Mon père est en train de déjeuner :
-- Papa, j'peux-tu me servir de ton rasoir ?
-- Pourquoi ?
-- Ben, pour me raser...
-- Commence pas ça !
-- Pourquoi commence pas ça ?
-- C'est un paquet de troubles ! Commence pas ça ! T'es ben de même ! Attends le plus longtemps possible ! Si tu te rases une fois, tu ne pourras plus revenir en arrière. Ça va pousser raide, va falloir que tu te rases tout le temps.
-- C'est parce Dodo m'a donné de la lotion après-rasage, pis j'veux en mettre !
-- Ben dis-toi que c'est de la lotion avant-rasage. Mets-en, pis tu te raseras dans deux ans...
-- Laisse faire...
    Je hausse les épaules et je me dirige vers la salle de bain. Papa me rappelle son avertissement : « Tu m'entends, commence pas ça ! » Sorry, le paternel, mais j'ai ma bouteille d'Eau sauvage dans les mains, et je suis bien décidé de faire comme dans les annonces. Me taper de la lotion dans le visage à deux mains sur une peau rasée de près. Et que plein de jolies filles m'entourent après.
    Je prends le rasoir de papa. C'est un vieux modèle. Un Schick avec une petite porte sur le dessus, que l'on ouvre pour installer la lame. Je prends une lame. C'est une vraie lame de rasoir. Comme celles dont on se sert pour se tailler les veines dans les films. C'est très coupant. Je la place dans le rasoir. Délicatement. Puis je prends le blaireau de mon père et j'essaie de faire mousser l'espèce de pot à mousse qui pour l'instant a plutôt l'air d'un chandelier. À force de mettre de l'eau et de tourner le blaireau, ça mousse. Je me l'étends dans le visage. J'en ai partout. Même dans le front. J'ai l'air du père Noël.
    Et maintenant, l'étape cruciale : le rasage. Je prends le rasoir dans ma main gauche. Je lève le menton. Je me rapproche du miroir. Mon père cogne à la porte :
-- Qu'est-ce que tu fais ?
-- Rien !
--T'es pas en train de te raser ?
-- P'pa, j'peux-tu être tranquille aux toilettes ?
-- Commence pas ça ! Tu ne pourras plus revenir en arrière !
    Chaque fois que mon père dit « Commence pas ça ! », un frisson me traverse le dos. Comme si j'allais faire quelque chose d'irréparable. Comme si avec mon poil allait tomber ma jeunesse. Comme si Peter Pan allait vieillir d'un coup.
    Mais je suis bien décidé. C'est assez de me traiter comme un bébé ! Je vais faire partie du club des hommes rasés. Je me coupe la moustache. Puis les joues. Puis le menton. Puis le cou. Ayoye ! Je me suis coupé ! Vraiment. Ça saigne ! Je mets un bout de Kleenex. Je me regarde. Je ne suis plus le même. Je suis rasé. Je suis un homme. Je prends le flacon de lotion. J'en dépose dans mes mains. Et je me taponne les joues et le cou. Ayoye ! Ça chauffe, ça brûle ! C'est dur d'être un homme. Mais c'est fait. J'ai étrenné mon cadeau. Je suis entré dans la salle de bain, j'étais un enfant. J'en ressors, je suis comme mon père.
    Je me promène dans le corridor. Fier. Il ne manque plus qu'une légion de filles qui se jette sur moi. Ma soeur me croise :
-- Oh boy ! Tu l'aimes, mon cadeau ! Mais faut pas que tu vides la bouteille au complet. C'est pas un Coke, ça, là. Ton Eau sauvage est censée durer au moins six mois...
-- Tu remarques rien ?
-- À part ta senteur, non !
-- Approche-toi !
-- C'est parce que je veux pas que tu m'inondes.
-- Regarde-moi l face... Tu ne vois pas la différence ?
-- Non...
-- J'ai p'us de poils. Je suis fraîchement rasé...
-- C'est parce que t'en avais déjà pas...
-- J'en avais un peu...
-- Trois.
-- Ben sont p'us là !
-- Wow !
-- Trouves-tu que j'ai plus l'air d'un homme ?
    Elle ne me répond pas. Elle rit, elle rit, elle rit. Je pense qu'elle rit encore.
    Mais ça ne prouve rien. C'est normal que ma soeur ne remarque pas ma nouvelle virilité : c'est ma soeur. C'est sur les autres filles que ça devrait faire effet. À moins que ce soit l'Eau sauvage ? Si au souper de Noël, ce soir, mes cousines ne me sautent pas dessus, je vais aller échanger ma lotion pour du Hai Karaté ! Ça, c,est sûr que ça marche, l'annonce est juste avant le hockey.
    J'entre dans le salon. Mon père est couché devant le feu de foyer. Il ronfle. Je m'installe pour lire mon nouvel Astérix. Soudain, il ouvre un oeil : « T'aurais pas dû commencer ça... »
    Dix mille rasages plus tard, je pense que mon père avait raison. La vie est beaucoup plus compliquée, rasé.