Chronique
: Stéphane Laporte
Mon Pupitre et Secrets
Extrait de La Presse :
Stéphane Laporte
La Presse, Montréal, Dimanche, 26 Mars 2006
Mon pupitre et les
secrets
Au Collège de Montréal,
il y a une grande salle d'étude où chaque élève a son pupitre. Un pupitre
qui ouvre par le haut et sans lequel on range tous nos livres et nos cahiers. Et
nos secrets. Le couvercle est légèrement en angle. Quand les élèves le laissent
tomber tous en même temps, ça fait un boucan heavy métal.
Avant le début de chaque journée, on passe par l'étude pour
ramasser nos livres pour nos cours de la matinée. Puis, le midi, on revient
échanger nos livres du matin pour ceux de l'après-midi. Et ça se répète le soir
avant de partir pour la maison. Ce pupitre, c,est notre appart'. Notre
pied-à-terre. Notre pays, notre planète.
En septembre, dans le ventre de mon bureau, tous mes effets
sont placés avec soin. À droite, les bouquins, à gauche les cahiers, devant les
crayons et les règles. Un vrai pupitre de premier de classe. Mais ça ne dure pas
longtemps. Plus l'année avance, plus le rangement se dérange. Suis-je trop
pressé d'aller jouer au hockey sur table ? Trop pressé d'aller lire dehors ? Je
ne dépose plus mes livres dans mon bureau, je les garroche. Les bouquins
d'anglais, le cahier de mathématiques, les versions latines, mon Sports
Illustrated, le gros traité de physique, tout est pêle-mêle. Le matin, il
faut presque que j'enfile un habit de plongée pour m'y retrouver. Et plus je
cherche quelque chose, plus je crée le fouillis dans la demeure. Pour une
feuille d'examen retrouvée, combien d'autres feuilles de perdues à jamais ? Ce
qui est génial, c'est que, dès que tu refermes le couvercle, plus rien n'y
paraît. Ton pupitre semble aussi beau que celui de Langlois ou de Cyr. Le
dessus, c'est le ciel, l'enfer est en dedans.
Une fois par mois, M. Fournier, le surveillant de l'étude,
nous rappelle de garder bien en ordre notre pupitre. Sinon, il y aura des
sanctions, des retenues. Ce jour-là, on fait un petit effort, on remplit une
poubelle ou deux. Puis le lendemain, c'est reparti de plus belle !
Nous sommes au mois de mars et, dans mon pupitre, on peut
retrouver des vestiges de toutes les saisons. De vieilles feuilles d'automne,
des cartes de hockey, le pot de cornichons que j'ai oublié d'aller porter dans
le panier de Noël, des chocolats de la Saint-Valentin que m'a donnés ma soeur,
des retailles d'aiguisoir, des cennes noires et des billes. C'est à peine si je
suis capable de fermer le couvercle. Il faut que j'appuie dessus de toutes mes
forces. Faudrait bien que je fasse quelque chose.
Il est 11 h 30. Je reviens de mon cours de biologie. Il fait
beau dehors. On va pouvoir se lancer la balle. Je ne suis plus sûr de l'endroit
où se trouve mon gant. Dans ma case ou dans mon pupitre ? J'ouvre le couvercle.
Oups ! J'ai dû me tromper. Je regarde autour de moi. Ben non, je suis bien à la
bonne place, dans la bonne rangée. Je lève de nouveau le couvercle. Ce sont bien
mes livres et mes cahiers. Impeccablement disposés. Ça sent même le propre. sur
ma règle, il y a une note. C'est M. Fournier. Il veut que j'aille le voir.
Ah non ! Le surveillant a fait lui-même le ménage de mon
bureau. J'ai honte. Je vais me taper une retenue. Je cogne à sa porte. Entrez !
Je m'assois sur la chaise devant son grand bureau. Très propre. Il me regarde
avec un drôle de sourire. « Monsieur Laporte, votre bureau était dans un
désordre révoltant...
-- Je le sais...
-- Et j'aimerais que vous m'expliquiez quelque chose. C'est quoi, ça ? »
Il brandit mon cahier orange. Misère ! Pas mon cahier orange
! M. Fournier a lu le contenu de mon cahier orange !
Mon cahier orange, c'est mon fantasme secret. Je n'en ai
parlé à personne. Même pas à mes meilleurs amis. Dans ce cahier, j'ai inventé...
une ligue de hockey. La LHU, la Ligue de hockey de l'Univers. Avec les Tsars de
Moscou, les Captains de New York, les Patriotes de Montréal et 27 autres équipes
aux quatre coins du monde. J'ai créé 600 joueurs, des Canadiens, des Suédois,
des Russes et même trois frères chinois. Ils ont tous leur fiche d'identité. Et
chaque jour, j'entre leurs statistiques. Le meilleur compteur de la ligue est un
certain Stéphane Laporte.
M. Fournier insiste : « Pourquoi perdez vous votre temps à
faire ça ?
-- Pour le fun...
-- Vous devriez garder votre bureau propre, à la place...
-- Oui, monsieur.
-- En passant, vous êtes en retenue, ce soir. Vous ferez le ménage de la salle
d'étude.
-- Oui, monsieur. »
J'ai retenu la leçon. Plus jamais je n'ai laissé dans mon
pupitre des choses que je n'écrivais que pour moi. Je les mettais dans ma case.
Barrée à double tour. Et mon pupitre a continué d'être un bordel. J'avais beau y
penser, ça se créait tout seul. Comme si les objets étaient rebelles.
C'est pour ça que, en ce moment, quand tout le monde crie
contre les autorités de la ville parce que Montréal est sale, je suis indulgent.
Je n'ai jamais été capable de garder en ordre mon pupitre, qui fait quatre pieds
sur trois. Imaginez si mon pupitre, c'était Montréal.