Stéphane Laporte : Adieux Gras Trans     Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Stéphane Laporte
La Presse, Montréal, Dimanche, 28 Novembre 2004

Les adieux du gras trans

Mes chers amis.
    Comme la vie change. Hier encore, nous étions ensemble. Nous étions heureux. Que de beaux moments nous avons vécus. Tous ces après-midi à regarder le football, entre boys, avec une caisse de bière et trois gros sacs de chips. Toutes ces soirées de filles à parler cosmétiques, en bouffant des petits gâteaux et en buvant du porto. Toutes ces matinées, entre gamins, à regarder les p'tits comiques, en mangeant du beurre d'arachides sur des craquelins. Tous ces instants de bonheur sont du passé. Vous allez m'interdire. Vous allez me chasser.
    Vous ne voulez plus que je sois dans vos chips, dans vos petits gâteaux, dans votre beurre de peanuts, dans vos craquelins. Votre gouvernement a statué que j'étais pas bon pour votre santé. Dehors le gros gras ! Débarrasse !
    Pourquoi moi ? Pourquoi ? Le gras trans augmente les risques de maladies cardiaques. Big deal ! Le stress aussi augmente les chances d'avoir des maladies cardiaques, et est-ce qu'on bannit votre patron à cause de ça ? Ben non !
    Franchement ! Comme si j'étais la seule patente à voir des effets néfastes sur votre santé. La cigarette donne le cancer, des maladies respiratoires, des maladies cardiaques, pis toutes les affaires écoeurantes qu'on voit sur le paquet. Votre gouvernement a-t-il interdit la cigarette ? Ben non ! Il fait juste l'interdire à certains endroits. Faites pareil pour moi ! Faites des sections fumeurs et des sections mangeurs de beignes !
    Le gouvernement a des couilles quand vient le moment d'interdire le gras trans. Soudainement, il n'y a rien de plus important que la santé du peuple. Pourtant, si on suit  leur logique missionnaire, il devrait faire la même chose avec la cigarette, mais il ne le fait pas, parce que ;a cigarette, elle, a un marché. Il y a des gros lobbys. Elle est protégée. Va-t-il falloir que les Amérindiens se mettent à vendre des cartons de biscuits avec gras trans en contrebande pour qu'on me respecte ?
    Quand la loi anti-gras trans va être votée, vous allez boire votre bière ave des chips au soya. Mais vous allez vous paqueter quand même ! C'est juste que vous allez avoir plus mal au coeur. L'alcool, c'est pas moins néfaste que moi ! L'alcool donne des cirrhoses du foie. L'alcool tue au volant. L'alcool cause des dépressions. Des suicides. Mais le gouvernement ne passera jamais de loi pour interdire l'alcool. Ben non ! Il en vend ! Si le gouvernement détenait la Société des craquelins, et que ça lui permettait de faire des gros profits, je serais tranquille. Il mettrait en place une petite campagne de promotion pour se donner bonne conscience : « La modération a bien meilleur gras. » Et le tour serait joué.
    Mais je ne suis pas un grand cru. Je ne suis qu'un gras trans. Et je vais disparaître de vos vies. Les ayatollahs de la nutrition auront eu ma peau. Continuez à manger vos vaches folles, vos poulets grippés et vos poissons au mercure. Le gouvernement veille sur vous. Il vous a sauvés des méchants biscuits Ritz ! Quel héros ! Quel bon père de famille ! Vous vous devez de réélire quelqu'un qui tient autant à vous.
    Pour ma part, je vous demande pardon. C'est vrai, je vous ai peut-être causé quelques problèmes. Bouché quelques artères. Mais avouez qu'on a eu du fun. Y'a rien comme un bon bol de chips. Vous en prenez une, vous n'êtes plus capable de vous en arrêter, vous videz le bol au complet. Comme j'aimais être dévoré. Je ne serai plus. Je vais être banni.
    Avant de me jeter pour toujours, permettez-moi d'être présent une dernière fois à vos partys de bureau. Le temps des Fêtes s'en vient, et je tiens à vivre ces joyeuses orgies une dernière fois. Le fantasme de tous les pots de beurre de peanuts, c'est de s'étendre sur des fesses. Le gras trans entre en transe ! Attendez en 2005 pour prendre vos bonnes résolutions.
    Heureusement pour moi, je ne suis interdit que dans deux pays : le Canada et le Danemark. Et cela a un grand avantage : je suis certain de ne jamais rencontrer Alfonso Gagliano ! À tout malheur, il y a du bon.
    Je m'en vais vivre aux États-Unis. Là-bas, ils aiment les gras. Ils me laissent en paix. Leur président adore les bretzels, même s'il ne sait pas comment les avaler.
    Je vous souhaite, chers Canadiens, une longue vie. Vous en avez besoin. Le temps d'attente est si long dans vos hôpitaux, que vaut mieux vivre longtemps, si on veut être soigné.
    Signé Le Gras trans.