Stéphane Laporte : Accident
Domestique
Collaboration spéciale
Stéphane Laporte
La Presse, Montréal, Dimanche, 12 Février 2006
Accident domestique
Mercredi matin, j'ouvre ma boîte de courriels. Tiens, un envoi d'une
lectrice qui avait l'habitude de m'écrire régulièrement :
« Allô. Ça fait longtemps. La vie passe vite. Vous écrivez
toujours aussi bien. Merci. Voilà. C'est la semaine de prévention du suicide. Je
regarde et je lis tous ces textes un peu fleur bleue sur le sujet, et je voulais
donner l'image de ce qui se passe de l'intérieur, quand les suicidés arrivent à
l'urgence. Je ne sais pas à qui envoyer ce texte, je ne sais pas s'il vaut la
peine d'être publié, je ne crois pas avoir le don de la plume. Vous saurez quoi
faire.
À bientôt. Marie-Anne Archambault. »
Accident domestique
« Je suis médecin. Un petit médecin de rien du tout, qui
soignote comme on bécote, à gauche à droite, selon les ordres. Un petit
médecin qui peut paraître grand et savant mais qui tremble tout autant. Un petit
médecin bien trop souvent impuissant. Un petit médecin vacillant.
Je termine une journée éreintante de mon stage de
gastroentérologie, je viens d'essuyer deux hémorragies digestives hautes et
trois rectorragies (hémorragies par le rectum) de suite, et laissez-moi vous
dire que ça saigne et que ça pue des rectorragies. Je suis souillée et repue,
épuisée, brisée. On m'annonce une urgence : une dame dans la quarante qui a
ingurgité un demi-gallon d'eau de Javel : un accident domestique ! Pas question
d'attendre à demain, je suis obligée de la voir avant qu'elle ne se perfore
l'oesophage et ne meure noyée dans son sang.
Mais je n'ai plus d'énergie ni de réserve ou de retenue sur
mes pensées, et une suicidée ne m'allèche pas du tout. Surtout quand il s'agit
d'une suicidée sans talent. Faut le faire quand même : neuf tentatives de
suicide, toutes échouées, la dernière datant d'à peine un mois.
J'ai beau me concentrer sur les questions purement médicales,
mon esprit est infiltré de questions idiotes qui percent mon discours intérieur
et me distraient : Avez-vous bu ça au goulot ou l'avez-vous versé dans un verre
? Est-ce que c'était de l'eau de Javel Javez ou La Parisienne ? Est-ce qu'elle
était en solde cette semaine ? Comment se fait-il que vous avez trois jours sans
boire et sans manger, avec ce poison qui vous rongeait les entrailles, avant de
venir nous voir à l'urgence ? Et pourquoi au juste -êtes-vous venue ? Que
voulez-vous qu'on fasse ? Qu'on vous remette sur pieds pour que vous puissiez
préparer votre 11è tentative de suicide ? Qu'est-ce que ce sera cette fois ? Du
lave-vitres ? Du vitriol ? Du cyanure ?
C'est dans cet état d'esprit que j'aborde la dame. Mais la
regarder gisant sur sa civière ne peut que m'attendrir : son corps émacié est
agité de tremblements, comme des sanglots. Sa bouche fait saillie sur son visage
comme celle des poupées gonflables, fendue tel un trottoir au printemps après un
hiver de sel, de sable et de glace. Mais ce sont ses yeux qui m'attaquent le
plus. Ses yeux qui semblent dire que plus rien ne peut l'atteindre, que personne
ne peut l'aider, personne. Ses yeux me traversent et lisent en moi toute mon
impuissance.
Je m'astreins à mon examen physique et aux questions de
routine mais je reviens sans cesse à des questions plus intimes : Pourquoi ?
Êtes-vous capable de mettre des mots sur votre souffrance ? Êtes-vous capable de
mettre un terme à cette automutilation autrement que par la cécité d'être ?
Mais elle ne répond pas. Peut-être parce que les cordes
vocales nécessaires pour ce genre de réponse ont été pulvérisées avec le reste.
Peut-être parce qu'il n'y a tout simplement pas de réponse. je ne fais pas mieux
; pas même le souvenir d'avoir moi-même forcé les portes de la mort ne semble
m'aider à ébaucher une réponse. Son acharnement à faire pitié me choque et je
deviens presque agressive. De sa voix nasillarde de caniche roussi à la chaux,
elle ne cesse de répéter qu'elle est finie et qu'on ne peut rien faire pour
elle. Si elle croit vraiment qu'on ne peut rien faire pour elle, que fait-elle
dans nos civières, en attendant sagement les médecins, en tolérant docilement le
soluté et les prélèvements ? Je connais son jeu : elle va m'attendrir et me
donner envie de l'aider, de la sauver. Puis, elle va détruire toutes mes
tentatives de venir vers elle et de la comprendre, miner tout essai de changer
sa vie et son mode de pensée. Puis, quand je serai à bout de ressources et de
souffle, elle va m'achever en me montrant que, comme les autres, je l'ai aussi
abandonnée. Et que ça prouve qu'elle n'est bonne à rien et qu'elle mérite de
mourir. On va tourner en rond, je le sais, et j'en sortirai déçue, fâchée,
inondée d'une colère sans nom.
C'est très choquant de voir nos propres limites à aider quelqu'un. Mais ce qui me frustre davantage chez ce paquet de souffrance ambulante, c'est qu'elle me ressemble quelque part. Que moi aussi je pourrais me retrouver dans sa situation. Que je ne suis pas immune à ce cercle vicieux de misérabilisme où on s'enlise jusqu'à ce qu'on coule. Quitte à couler avec ceux qu'on aime et à qui on s'accroche. Je dois même avouer que, d'une certaine façon, j'ai moi aussi déjà joué ce jeu absurde.
C'est donc contre moi que cette colère se dirige. Pas contre cette inconnue, pas contre ce simple reflet. Je m'excuse alors à la pauvre femme. Mais au lieu de se sentir insultée par mes propos confrontants, elle m'avoue se sentir enfin respectée et reconnue. Elle me demande de revenir la voir, si j'en ai l'occasion. Je m'éloigne de la civière avec un goût amer dans la bouche. J'ai soif...
Chaque fois que reste trop longtemps à l'hôpital, ça me donne le tournis. J'en sors triste et engourdie, comme sonnée d'un coup de massue sur la tête. Je ne crois pas avoir la vocation. Ce mot me fait peur. Il me rappelle le destin des papillons de nuit, ces insectes qui se laissent attirer par les lanternes vitrées des nuits d'été, où ils s'engouffrent pour ne plus en ressortir. Car, une fois dans la lanterne, les papillons volent vers le haut, toujours vers la lumière, même si celle-ci est trop chaude pour leurs ailes friables. Et, au lieu de s'échapper par le grand trou noir sous leurs pieds, qui serait leur seul salut, leur seule voie vers la liberté, ils se butent à voler plus haut, vers la lumière, à se cogner sur les vitres colorées et à se brûler les ailes de clarté.
Et au matin, c'est sur le sol qu'on retrouve les papillons de nuit. Ils sont secs, morts, flétris. Ils sont tombés par le grand trou noir, qui est devenu trou de lumière avec le lever du jour. Et ce sont les vitres colorées qui sont désormais ternes par rapport au soleil. Mais cette lumière du jour ne les a accueillis que pour leur grand sommeil, car les papillons de nuit se sont épuisé le coeur et usé les ailes à se heurter contre des vitres closes et une lumière aveuglante. Et ils sont morts, secs et flétris, sur le sol d'un matin d'été.
Ce n'est pas vraiment triste, c'est une vocation. C'est la vocation des papillons de nuit. C'est la vocation selon Esculape. C'est la vocation tout court.
Alors voilà. J'ai 30 ans bientôt et je ne suis plus en colère.
L'angoisse de la page blanche est passée, et avec elle, beaucoup de mon fiel. J'ai maculé de maux quelques miettes d'arbres morts, sans bruit, puisque personne n'écoutait. Je suis à nouveau prête à affronter d'autres suicidés, d'autres accidentés de ce parcours inutile qu'est la vie. Inutile certes, souffrant parfois, mais ô combien riche en émotions de toutes sortes.
Et quelques-unes sont douces. Et quelques-unes valent la peine... du reste. »
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Votre texte méritait vraiment d'être
publié. Merci docteure de nous avoir soigné en vous soignant vous-même. Et
vice-versa.