Politique avec les journalistes
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Collaboration spéciale Stéphane
Laporte
La Presse, Montréal, Dimanche 07 Septembre 2003
Ramsès était chanceux
Qui sont les plus grands hommes d'État de l'Histoire ? Ramsès, Jules César, Charlemagne, Napoléon. Tous des leaders d'un lointain passé. Savez-vous pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas de journalistes, dans leur temps ! Ils pouvaient faire de grandes choses. Il n'y avait personne pour leur mettre des bâtons dans les roues. Personne pour leur chercher des poux. Heureusement, parce qu'ils avaient tous beaucoup de poux !
Si Ramsès avait le goût de bâtir des pyramides, y avait pas un maudit fatigant pour lui dire que ça allait coûter cher, que ça allait boucher le paysage, que des milliers d'esclaves allaient mourir à la tâche, et patati et patata. Le pharaon pouvait procéder en paix. Il voulait une pyramide, il l'avait ! Qu'un million d'hommes en meurent, c'était pas grave. Au moins, la pyramide était bien construite et le toit tenait. S'il avait été constamment remis en question par des journalistes, aujourd'hui, le monde irait dans le désert d'Égypte voir des HLM. C'est peut-être plus pratique, mais ça ne fait pas de belles photos.
Et si le petit Napoléon avait dû faire des points de presse tous les jours pour justifier ses campagnes guerrières, il n'aurait même pas pu conquérir Monaco. Sans journalistes dans les pattes, il a eu le champ libre et il s'est rendu jusqu'en Russie. Bonaparte avait pas besoin de se justifie en racontant qu'il attaquait le royaume ennemi parce que ses scientifiques l'avaient prévenu que le tsar possédait des armes de destruction massive aussi appelées catapultes. Il attaquait la sainte Russie pour lui piquer ses richesses. En toute franchise, l'Histoire le prouve, c'est la presse qui a rendu l'homme d'État menteur et malhonnête.
Louis XIV pouvait coucher avec toutes ses stagiaires sans être traîné devant une commission royale, Gengis Khan pouvait laisser ses lieutenants se graisser sans devoir les envoyer au Danemark, tous les rois pouvaient placer leurs enfants sur le trône sans être accusés de népotisme. C'était la belle époque. L'époque où les boss bossaient.
Imaginez si Bernard Landry avait pu gouverner le Québec dans les mêmes conditions que Jean Talon. Le gars fait ce qu'il veut. Comme il aurait été heureux ! Des drapeaux du Québec partout. L'hymne national composé et interprété par Chantal Renaud. Le château Frontenac transformé en gros appartement de fonction. La vraie vie de chef. Mais il a fallu qu'il se retienne, qu'il se démène avec plein de vilains journalistes qui n'arrêtaient pas de le gosser, comme on dit dans les documentaires. Pauvre de lui ! Vous avez vu, dans les extraits du film de Jean-Claude Labrecque (*), les journalistes sont tellement méchants avec Bernard qu'ils le font même sacrer. C'est effrayant ! Faire sacrer un monsieur qui parle si bien. Il faut vraiment l'avoir rendu à bout. M. Landry c'est pas Plume. Pour que sa bouche si instruite lâche un « crisse », c'est vraiment parce qu'on a été méchant avec lui, ils l'ont fait perdre ! Ça, c'est pas fini ! C'est toujours les journalistes qui font perdre les politiciens. Demandez à n'importe quel politicien, il va vous le dire. Le politicien perd à cause des journalistes et gagne à cause de sa propre intelligence.
Dire que tout ça, c'est la faute du Watergate. Parce qu'avant le Watergate, les journalistes étaient pas si pires que ça. Tu envoyais ton communiqué, les journalistes le publiaient, tout était parfait. Le journaliste pouvait aller jouer au golf, le politicien pouvait faire ce qu'il voulait. Le bonheur. Mais il a fallu que deux journalistes, qui devaient être pas bons au golf, décident de travailler. Ils se sont mis à enquêter sur un petit vol dans un hôtel de Washington. Et ils sont remontés jusqu'au président. Nixon a dû démissionner à cause d'eux. C'est grave ! Le big boss de la planète se démet de ses fonctions à cause de deux pousseux de crayon. Pour tasser Louis XVI, ça a pris une révolution. Pour chasser Nixon, ça a pris un bas de page.
Et le pire, avec les journalistes, c'est que c'est impossible de les voir venir, ils capotent toujours pour des niaiseries. Que Nixon fasse tuer des milliers d'Américains au Vietnam pour absolument rien, ça, ça allait, mais qu'il vole des papiers dans une suite d'hôtel, c'était effrayant. Là, on veut sa tête. Imaginez comment ça doit être angoissant pour un politicien. Il peut faire les pires écœuranteries au monde, ça va passer, mais il ne sait jamais si une petite bourde de rien du tout ne va pas le destituer. C'est de la grosse pression. Pendant qu'il travaille fort pour cacher toutes ses histoires d'argent sale, il se fait coincer parce qu'il a taché une robe. C'est pas une vie.
Tout ça parce que, depuis le Watergate, tous les journalistes ont voulu devenir célèbres comme Woodward et Bernstein. Ils se sont mis à chercher la bibitte noire partout. À se méfier de tout. Le politicien ne peut plus rien faire. Si durant un scrum un politicien s'excuse parce qu'il doit aller aux toilettes, le journaliste va lui dire : « Quelle sorte de toilette ? » Les journalistes veulent à tout prix trouver des scandales. C'est leur seule façon de devenir des vedettes. Faut les comprendre : ils passent leurs journées avec des gens connus. Ils les voient boire du champagne pendant qu'eux doivent se contenter des sandwiches pas de croûte des conférences de presse. Ça frustre. Puis ils réalisent bien, à force de les côtoyer, que n'importe quel voyou peut devenir une star. Alors ils se disent : pourquoi nous autres ? Et ils deviennent connus en mettant un con nu.
Avant, les chefs d'État se battaient contre les Barbares ou les Wisigoths ; maintenant ils se battent contre les journaux. C'est plus difficile. Les journaux finissent toujours par gagner. Le plus ironique, c'est que les journalistes sont comme des vampires. Lorsqu'ils parviennent à mordre le cou de leurs victimes, ils les transforment en eux. Voilà pourquoi, tôt ou tard, et sûrement plus tôt que tard, Bernard Landry, malgré toute la haine qu'il éprouve pour cette race, risque de devenir, à l'instar des Charron et Lapierre, un journaliste ! Et il en sera sûrement un bon.