Socio : Guerre civile en Ukraine ?     Mesurez votre audience

Collaboration Agnès Gruda
La Presse, Montréal, Dimanche, 26 Septembre 2004

L'Ukraine au bord de la guerre civile

Élections contestées

La crise politique s'est aggravée en Ukraine hier, après que les autorités électorales eurent donné la victoire à Viktor Ianoukovitch, candidat à la présidence soutenu non seulement par le régime actuellement en place à Kiev, mais aussi par Moscou.

Cette annonce, qui a fait planer la menace d'une guerre civile sur le pays, a généré une nouvelle cascade de condamnations internationales. Le secrétaire d'État américain, Colin Powell, a appelé l'Ukraine à «trouver une solution qui respecte la volonté du peuple ukrainien» et a refusé de reconnaître les résultats officiels des élections de dimanche «parce qu'il ne correspondent pas aux normes internationales et parce qu'il n'y a pas eu d'enquête sur les informations nombreuses et crédibles faisant état de fraudes».

Le Canada a lui aussi rejeté les résultats électoraux. «Le gouvernement du Canada appelle à une enquête complète, ouverte et transparente», a dit la vice-première ministre, Anne McLellan, ajoutant qu'en cas contraire, Ottawa devrait revoir ses relations avec l'Ukraine.

Convaincu de s'être fait voler l'élection de dimanche à la suite de manoeuvres frauduleuses, le leader de l'opposition, Viktor Iouchtchenko, a appelé les Ukrainiens à déclencher une grève générale.

«Nous allons faire cesser les cours dans les écoles et les universités, stopper les activités des entreprises et des transports... Ainsi, nous obligerons les autorités à penser à ce qu'elles font», a lancé M. Iouchtchenko lors d'un rassemblement de l'opposition à Kiev. «L'opposition va encercler les édifices gouvernementaux, bloquer les transports ferroviaires, les aéroports et les autoroutes», a précisé Ioulia Tymochenko, principale alliée de M. Iouchtchenko.

Tant M. Iouchtchenko que le président sortant, Léonid Koutchma, qui favorise la candidature de Viktor Ianoukovitch, ont évoqué hier le spectre d'une guerre civile. «L'Ukraine est au bord d'un conflit civil», a lancé M. Iouchtchenko. Le président Koutchma, lui, avertissait qu'une guerre civile «pourrait maintenant devenir réalité».

Dans un même souffle, il exhortait la communauté internationale à se tenir loin de l'Ukraine et à ne pas intervenir dans cette crise. «La situation est extrêmement dangereuse», acquiesçait hier Myroslava Barchuk, une journaliste ukrainienne qui a vécu plusieurs années à Montréal et qui travaille aujourd'hui au sein de l'équipe de Viktor Iouchtchenko.

Danger ou pas, le jeu en vaut la chandelle, a-t-elle confié lors d'une entrevue avec La Presse. «Nous vivons un moment unique ici, une fraternité comme nous n'en avons pas connu pendant des siècles. Les gens se parlent dans la rue. Nous voulons vivre dans un pays démocratique. Nous voulons avoir un gouvernement honnête. Nous voulons parler notre langue.»

Mme Barchuk a raconté avoir croisé à Kiev des partisans du pouvoir venus de la province orientale du Donetsk, terre d'origine de Viktor Ianoukovitch, coiffés de foulards bleus et blancs. «J'ai peur qu'ils n'essaient de provoquer les manifestants et que cela donne un prétexte au gouvernement pour utiliser la force», a-t-elle confié. Elle-même s'est fait apostropher par des partisans pro-Ianoukovitch lorsqu'elle était arrêtée à un feu rouge, hier. «Ils ont arraché le drapeau orange de ma voiture et l'ont déchiré», raconte-t-elle. L'orange symbolise le mouvement d'opposition ukrainien.

Mais les partisans pro-Ianoukovitch étaient relativement peu nombreux dans la capitale ukrainienne, littéralement envahie par les drapeaux orange. «Les foules dans les rues sont immensément plus nombreuses qu'hier», a constaté le député conservateur Peter Goldring, d'Edmonton-Est, joint à Kiev.

M. Goldring était impressionné par le caractère pacifique des protestations. «C'est une révolution qui se vit ici. Pourtant, les manifestants sont très disciplinés, on ne voit pas un seul homme ivre dans les rues. Il y a une grande cohésion parmi les gens.» Selon M. Goldring, les opposants ne se font pas d'illusions et savent que leur mouvement pourrait être réprimé par la force. Mais ils sont déterminés à aller jusqu'au bout.

En plus d'appeler à la grève générale, le mouvement d'opposition veut aussi utiliser les moyens juridiques qui sont à sa disposition: il a l'intention de saisir la Cour suprême du pays des allégations de fraude qui, selon tous les observateurs internationaux, ont marqué le scrutin.

Selon les résultats officiels annoncés hier, le poulain du régime a obtenu 49,46% des voix, contre 46,61% pour le candidat de l'opposition. Donné gagnant, Viktor Ianoukovitch a annoncé qu'il n'accepterait pas les résultats du scrutin aussi longtemps qu'il n'aura pas la preuve qu'ils sont «légitimes et crédibles».

Les États-Unis et la Commission européenne avaient tous deux sommé le régime de ne pas annoncer de résultats sans une révision des votes. La crise ukrainienne a beaucoup d'échos au Canada, qui abrite une importante communauté ukrainienne. Hier, la Chambre des communes a tenu un débat d'urgence sur le sujet. Les députés de tous les partis ont dénoncé d'une seule voix les très nombreuses fraudes et violations qui ont entaché les élections.

Boris Wrzesnewskyj, député libéral d'Etobicoke Centre, revenait tout juste d'Ukraine lorsqu'il s'est adressé à l'assemblée. «Ce que j'ai vu au deuxième tour était bien pire que ce que j'ai observé au premier tour. Il y a des centaines de cas documentés de fraude électorale et d'intimidation.»

«Le régime ne se contentait plus d'intimider sa propre population, sa propre Commission et ses propres observateurs, le régime est allé jusqu'à intimider des observateurs canadiens», a-t-il poursuivi.