Socio : Qui est Ali Al-Sistani ?       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Dimanche, 13 Février 2005

Irak :
Qui est Ali Al-Sistani
?
 

Photothèque La Presse
Homme le plus influent d'Irak, Ali Al-Sistani étend son rayonnement au-delà de son pays. Témoin, cette expatriée irakienne exhibant une affiche de l'ayatollah de 74 ans... à Dearborn, dans l'État du Michigan

Reclus dans sa maison de Najaf, ville sainte chiite au sud de Bagdad, Le grand ayatollah Ali Al-Sistani est, sans conteste, l'homme le plus puissant de l'Irak. Son pouvoir continue de s'accroître avec la victoire annoncée de la coalition qu'il a parrainée lors des élections du 30 janvier. Mais que veut donc ce patriarche à la barbe blanche dont l'ombre s'étire inexorablement sur l'Irak de l'après-Saddam?

    Quelques jours avant les élections générales du 30 janvier en Irak, le grand ayatollah Ali Al-Sistani a émis une fatwa ordonnant aux fidèles de se rendre aux urnes. Depuis la chute de Saddam Hussein, le vieux dignitaire religieux appelait de ses voeux ce scrutin historique, qui permettra à la majorité chiite, longtemps opprimée, de s'emparer du pouvoir. Pourtant, le jour fatidique, le grand ayatollah n'a pas voté; il n'en avait pas le droit. C'est que l'homme le plus puissant d'Irak est... iranien.
    Ce n'est pas le seul paradoxe entourant M. Al-Sistani. L'homme de 74 ans reçoit des millions en dons, mais mène une vie austère dans la ville sainte de Najaf, au sud de Bagdad, où il s'est établi il y a plus de 50 ans. Il prône la séparation des pouvoirs spirituel et temporel, mais exige que l'islam soit la matrice essentielle de la future constitution irakienne. Avec sa barbe, son turban et sa robe grise, il semble sorti d'un autre siècle, mais son bureau possède l'un des meilleurs accès Internet d'Irak.

    Les contradictions ne s'arrêtent pas là. «M. Al-Sistani tient beaucoup au hidjab, dit Sami Aoun, expert du Moyen-Orient à l'Université de Sherbrooke. Il y a des femmes dans son entourage qui se voilent complètement le visage. Par contre, il est en faveur d'un quota de femmes au gouvernement.» Autrement dit, pas question que les femmes montrent une mèche de cheveux, mais pour diriger le pays, aucun problème.

Influence considérable

    Mais qui est donc Ali Al-Sistani? Un vieil ayatollah dont les positions conservatrices sur le rôle de l'islam dans la société vont redessiner un nouvel Irak islamiste, sans musique, sans alcool et sans libertés individuelles? Un grand modernisateur, amoureux de la paix et de la démocratie? Mystère.
    Ce qui est certain, en tout cas, c'est que M. Al-Sistani est désormais l'homme le plus influent d'Irak. «C'est le seul qui est capable, par une simple fatwa, de faire descendre des centaines de milliers de personnes dans les rues», dit Hosham Dawod, anthropologue au Centre national de recherche scientifique (CNRS) de Paris, et lui-même d'origine irakienne. «Il n'y a pas une telle autre force en Irak. Il n'y a que lui, et c'est ce qui en fait un personnage incontournable.»
    C'est le grand ayatollah qui a contraint l'ancien proconsul américain Paul Bremer à laisser aux Irakiens le soin de rédiger leur propre constitution. C'est aussi lui qui a maté, en août, la rébellion armée des adeptes du jeune imam radical Moqtada Al-Sadr. Le siège de Najaf a duré cinq mois; sans l'intervention de M. Al-Sistani, rentré d'urgence au pays après un bref séjour médical à Londres, la trêve aurait été impossible.
    Après l'immense succès des élections qu'il avait exigées, l'influence du grand ayatollah ne peut que continuer à grandir. L'Alliance unifiée irakienne (AUI), la coalition de partis chiites qu'il a parrainée, est en voie d'obtenir une victoire éclatante, peut-être même une majorité absolue. Plus que jamais, l'ombre de l'imam plane sur la destinée de l'Irak post-Saddam Hussein.

Un Irak laïque?

    Quel visage aura ce pays? Une chose est claire: M. Al-Sistani a toujours affirmé qu'il était en faveur d'un État laïque, à mille lieues de la théocratie à l'iranienne. Il s'est toujours opposé à la théorie de Khomeiny stipulant la primauté du clergé dans les affaires politiques. Mais il tient à ce que la future constitution affirme l'identité islamique du pays. Autrement dit, il aimerait voir naître un État fondé sur l'islam, mais dirigé par des laïcs. Les politiciens de l'AUI, pour la plupart des chiites religieux, ont d'ailleurs assuré qu'il n'y aurait «pas de turbans au gouvernement».
    Hosham Dawod y croit: «Al-Sistani est un dignitaire religieux, on ne peut pas lui demander d'être ce qu'il n'est pas. Cela dit, il connaît le tissu social de l'Irak et essaie de trouver un compromis entre la réalité et ses propres principes.» Pragmatique, le grand ayatollah sait que les chiites ont tout à gagner à composer avec les autres communautés d'Irak. Et tout à perdre s'ils décident de les ignorer.
    Il sait aussi s'adapter aux réalités modernes. «Par exemple, il n'y a rien dans le Coran à propos des élections», souligne M. Dawod. Dans sa maison de Najaf, le vieil ermite s'instruit sur la démocratie, non pas en lisant l'oeuvre de Mahomet, mais plutôt celles de Jefferson, Hobbes et Rousseau.
    Le temps, seulement, dira si M. Al-Sistani est réellement ce dignitaire modéré, ou s'il n'est qu'un froid calculateur ayant saisi le potentiel qu'offre le jeu démocratique pour donner à la majorité chiite (60% de la population) le pouvoir qui lui a été si longtemps refusé. Après tout, le grand ayatollah n'attend peut-être que le bon moment pour imposer une théocratie en l'Irak. Peut-être.
    «Il est calculateur et modéré, ce n'est pas nécessairement contradictoire», dit Sami Aoun. Bien sûr, Al-Sistani s'est servi des élections pour donner à sa communauté une revanche historique sur les musulmans sunnites, dont faisaient partie Saddam Hussein et son entourage. «Mais il comprend la mosaïque irakienne, il sait que le modèle iranien ne peut pas être calqué en Irak et qu'il ne pourra pas jouer au Khomeiny.» Beaucoup de gens, en Irak et ailleurs, espèrent que cette analyse est la bonne.

L'empereur de Najaf

    Reclus dans une maison modeste, au bout d'une ruelle poussiéreuse de Najaf, le grand ayatollah Ali Al-Sistani mène une vie humble et contemplative. Depuis six ans, l'homme de 74 ans n'a pratiquement jamais mis les pieds dehors.
    Le vieil ermite ne s'exprime que par ses proches, ne fait jamais de discours et ne donne pas d'entrevues directes aux journalistes, pas plus qu'il ne dirige les prières du vendredi au mausolée d'Ali, à deux pas de chez lui.
     Extrêmement discret -- secret même -- il parle peu, mais ses décrets religieux ont le pouvoir d'infléchir le cours des événements en Irak. On dit qu'il dort à même le sol, qu'il reçoit ses visiteurs sur de maigres coussins et qu'il ne mange jamais de viande -- à peine un peu de yogourt et de riz chaque jour.
    M. Al-Sistani a pourtant de quoi mener une vie de pacha. Il est à la tête d'un réseau d'organismes de charité par lesquels transitent des millions de dollars, des sommes colossales versées au mausolée d'Ali (le gendre du prophète Mahomet, premier guide spirituel de la branche musulmane chiite).
    En tant que marja, ou « source d'inspiration », M. Ali-Sistani a des adeptes dans le monde chiite. De nombreux Iraniens le préfèrent à leurs propres dirigeants théocratiques. Or, chaque musulman chiite doit en principe verser le cinquième de ses revenus à son marja personnel.
    Ces dons parviennent plus facilement à Najaf depuis la chute de Saddam Hussein. Ce dernier confisquait aussi la dîme récoltée auprès des hôteliers et des commerçants qui font de bonnes affaires grâce aux pèlerinages de millions de fidèles à Najaf, une ville sainte qui regagne peu à peu le prestige religieux qu'elle avait perdu sous la dictature baasiste au profit de la ville iranienne de Qom.
    Personne ne connaît l'ampleur de la richesse du clergé de Nadjaf. « Ils n'ont pas un trésor très transparent, dit Sami Aoun, de l'Université de Sherbrooke. On voit dans les dômes en or, les bijoux et les tapis persans les plus rares, des richesses fabuleuses. On parle parfois de centaines de millions de dollars, mais je crois que personne n'est au courant des véritables comptes. »

Un mariage de raison

    Entre Ali Al-Sistani et George W. Bush, ce n'est certes pas le grand amour. Depuis la chute de Saddam Hussein, le grand ayatollah a toujours refusé de rencontrer les représentants américains en Irak, sous prétexte que cela justifierait l'occupation. Par une simple fatwa, il pourrait soulever son peuple contre l'envahisseur. Mais le vieux sage comprend fort bien les vertus de la patience.
    Washington, aussi, a opté pour le mariage de raison avec le grand ayatollah, malgré les craintes de voir émerger une seconde théocratie à Bagdad. Allié à celui de Téhéran. ce pouvoir risquerait de galvaniser les minorités chiites de la région et de déstabiliser l'ensemble du Moyen-Orient. « Les Américains ont besoin de M. Al-Sistani. Pour l'instant, les deux camps sont gagnants de cette convergence d'intérêts », dit Sami Aoun, expert du Moyen-Orient à l'Université de Sherbrooke.
    « Les Américains comprennent qu'ils ne peuvent pas contourner M. Al-Sistani, ni l'affaiblir, sinon, ils n'arriveront jamais à contrôler les chiites irakiens, explique M. Aoun. Ils savent bien qu'à partir du moment où les chiites se rebelleront contre eux, ils ne pourront pas rester en Irak une journée de plus. Au fond, Al-Zarkaoui, l'ancien « lieutenant » de ben Laden, mène une résistance désespérée. C'est un Arabe sunnite, antichiite et antikurde, et ne sera donc jamais suivi par 80% de la population irakienne. »
    De son côté, M. Al-Sistani « cherche d'abord à assurer une transition du pouvoir aux chiites, poursuit M. Aoun. Il voit mal pourquoi il faudrait résister contre les Américains , qui sont les seuls à être allés en Irak pour les débarrasser de l'ennemi interne qui était Saddam Hussein. » S'il n'exige pas le retrait des troupes, c'est qu'il « comprend que son ennemi direct aujourd'hui, c'est l'éclatement de l'Irak et que pour éviter ça, il faut privilégier le dialogue et non la confrontation ».
    M. Al-Sistani a multiplié les appels au calme après les carnages commis par des terroristes sunnites, qui ont très souvent ciblé la communauté chiite dans l'espoir de déclencher une guerre civile. Les Américains ne peuvent que l'en remercier. « Dans le grand chaos actuel de l'Irak, c'est le seul qui peut calmer les choses, dit Hosham Dawod, du CNRS de Paris. Imaginez un peu ce que serait sans lui 1 »