Extrait de La Presse :
Mario Girard
La Presse, Montréal, Samedi, 23 Juillet 2005
Accepte-t-on les gais autant qu'on le dit ?
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Photo Ivanoh Demers, La Presse Sourcillez-vous à la vue de deux hommes se prenant la main dans les rues de Montréal? |
Gais et lesbiennes célèbrent à partir de lundi la Semaine de la fierté gaie à Montréal. Cette année, les participants auront plusieurs bonnes raisons de fêter. Le gouvernement canadien vient d'accorder aux homosexuels le droit de se marier.
Avec le retour en politique d'André
Boisclair et le succès du film C.R.A.Z.Y., l'actualité revêt ces temps-ci les
couleurs de l'arc-en-ciel. Eh bien, à année exceptionnelle, couverture
exceptionnelle: La Presse vous propose jusqu'à samedi un dossier quotidien sur
un sujet gai : l'homophobie dans le monde, le coming-out, la mode du flou, être
gai en région, les jeunes et, enfin, le placard du centre d'accueil.
Aujourd'hui, nous nous demandons : les Québécois sont-ils aussi ouverts qu'ils
le prétendent ?
Tolérants à l'égard des homosexuels, les Québécois ? La question fait bondir
Claude Côté, président de la Table de concertation des les-biennes et des gais
du Québec. «D'abord, il faut bannir le mot tolérance de notre vocabulaire. C'est
un truc des années 60. Si je vous tolère, c'est que je vous endure. Il faut
maintenant parler d'acceptation et d'égalité.»
Les pendules remises à l'heure, cet ardent militant des droits des gais poursuit
en louangeant le Québec pour sa grande ouverture d'esprit face aux homosexuels.
«Il y a eu chez nous une véritable révolution au cours des cinq der-nières
années. C'est clair qu'il est devenu beaucoup plus facile de s'affranchir en
tant que gai. Il y a maintenant, dans presque chaque famille québécoise, un gai
ou une lesbienne.»
Pour Pierre Valois, avocat et secrétaire de direction du Comité de défense
juridique des commu-nautés gaies et lesbiennes du Qué-bec, l'ouverture des
Québécois est bien réelle. «Regardez juste l'atti-tude des gens à l'égard
d'André Boisclair. Il a la cote. Qui aurait pu imaginer cela il y a quelques
an-nées ?»
Si l'acceptation sociale des gais ne cesse de croître, c'est, de l'avis de
plusieurs, à cause de l'égalité juridique. «L'un ne va pas sans l'autre, pense
Claude Côté. Le fait que les législateurs nous consi-dèrent comme égaux
influence l'opinion publique, c'est clair.»
Lors de la préparation du projet de loi sur l'union civile, au début de 2002,
des mécontents ont envo-yé des courriels et des fax de pro-testation aux
députés. Mais con-trairement aux pays qui ont connu des débats déchirants sur la
question, ici, les choses sont de-meurées calmes. «Personne n'a osé aller devant
l'Assemblée nationale pour s'y opposer ouvertement. C'est pour moi un signe
extrê-mement positif», ajoute M. Côté.
Oui mais...
Mais à ce tableau aux couleurs de l'arc-en-ciel gai, d'autres dési-rent ajouter
des demi-teintes. Pour plusieurs, tant et aussi longtemps qu'on insistera sur
l'orientation sexuelle d'une personne, ça voudra dire que l'homosexualité est
encore perçue comme quelque chose de marginal. «J'ai été déçu par l'atti-tude
des médias au lendemain de l'annonce d'André Boisclair, dit Stéphane Savoie,
avocat et père de famille hétérosexuel. La question de son homosexualité a pris
plus d'importance que le poids de sa candidature. Si le Québec était si ouvert
que cela face aux gais, on n'aurait pas insisté autant sur cet aspect.»
Laurent McCutcheon, président de Gai Écoute et de l'organisme Émergence croit
que, derrière une apparente ouverture, la société québécoise camoufle des
préjugés et un malaise face aux homosexuels.
«Oui, il est vrai qu'on fait partie de l'une des sociétés les plus ouvertes à
cet égard, mais il y a, à mon avis, encore beaucoup de réticences. Plus on fait
des avancées, plus l'homophobie se raffine. Autrefois, un patron pouvait dire à
voix haute: Je n'embauche pas de tapettes. Aujourd'hui, il n'ose pas le
dire, mais il n'en pense pas moins. Plus personne n'ose se proclamer raciste,
c'est la même chose avec les homophobes.»
Olivier Poulin est président du Groupe gai de l'Université Laval (GGUL). Depuis
deux ans, l'association est aux prises avec des gestes homophobes qui se
reflètent par des affiches arrachées et couvertes d'injures. «C'est inacceptable
que de telles choses se produisent dans une université québécoise en 2005,
déplore le jeune homme. C'est pourtant ce que nous vivons.»
Les gais sont bons dans la décoration
«Les gais excellent dans la couture!»; «Les gais font de bons coiffeurs, de bons
metteurs en scène, de bons décorateurs, de bons paysagistes, de bons maquilleurs
et de bons costumiers!» Ces étiquettes, on aime les accoler aux homosexuels.
Elles sont même devenues des paravents qui confortent notre perception d'eux.
«Oui, c'est vrai qu'avec le temps, ces étiquettes sont devenues importantes, dit
Laurent McCutcheon. L'homosexualité est une chose invisible. Or, les médias
tentent par tous les moyens de la rendre visible. On accepte mieux les gais
quand ils ont ces étiquettes.»
On trouve en effet très drôles et sympathiques les gais efféminés dans les
comédies de situation et les téléréalités. Après tout, Jack de Will & Grace
et les gars de Solutions gaies plaisent autant à la ménagère de
Berthierville qu'aux gais du Plateau. Et si, par ailleurs, André Boisclair était
une folle, l'aimerions-nous tout autant? «Je vous retourne la question, dit
Claude Coté. Est-ce que les Québécois sont prêts à élire un gros macho épais? Je
pense que c'est un problème de personnalité plus que de préjugés.»
Le cas des communautés culturelles
Chaque année, au défilé de la Fierté, on voit apparaître un nombre grandissant
de délégations provenant des communautés culturelles de Montréal. Les Juifs, les
Italiens, les Libanais et les Asiatiques sont maintenant représentés. Malgré
cela, l'homosexualité demeure un sujet tabou au sein de certains groupes
ethniques qui ont choisi le Québec.
Cofondatrice de l'organisme Perspective ébène de Montréal (PEM), qui travaille à
mieux faire accepter les différences sexuelles dans la communauté noire de
Montréal, Vanessa (on taira son nom de famille) croit que les gais des
communautés culturelles souffrent d'un plus grand isolement. Les gais se sentent
isolés. Imaginez les membres des communautés culturelles. On entend souvent dire
que ça, ça appartient aux occidentaux et aux Blancs. Cela dit, je trouve que les
communautés culturelles ont beaucoup de chance d'être au Québec. Elles vont
bénéficier de cette ouverture d'esprit.
Renaud Bourbonnais, président de l'organisme Jeunesse Lambda, rencontre chaque
semaine des jeunes de tous les horizons. Il affirme qu'il est plus difficile
pour les musulmans ou les Asiatiques d'accepter l'homosexualité de l'un des
leurs. «J'entends des histoires d'horreur. Des jeunes me parlent d'exclusion
familiale ou carrément de violence physique de la part de leurs frères ou
soeurs. Mais ce qui est encourageant, c'est qu'on voit un changement dès la
seconde génération d'immigrants.
Des gains de taille
Même s'il reste encore des batailles à mener pour l'obtention d'une pleine
reconnaissance du droit des gais et des lesbiennes, il faut reconnaître qu'en
quelques décennies, la société québécoise a fait des pas de géants. Pour Mona
Greenbaum, présidente de l'Association des mères lesbiennes, le Québec est le
meilleur endroit au monde où vivre pour les gais et les lesbiennes.
«Dernièrement, ma conjointe et moi sommes allées aux États-Unis avec nos deux
enfants. En passant les douanes américaines, on nous a posé plein de questions
sur notre cellule familiale. Mais en revenant, l'agent des douanes canadiennes
s'est tout simplement exclamé: Ah! La belle petite famille! N'est-ce pas
merveilleux?»
Extrait de La Presse :
Mario Girard
La Presse, Montréal, Samedi, 23 Juillet 2005
L'homosexualité à l'écran
Avec leur charme irrésistible, leur côté névrosé, leur humour mordant ou leur sens dramatique, les gais inspirent les scénaristes depuis plus d'un siècle. La télévision et le cinéma sensibilisent le public à cet univers mal connu, mais contribuent aussi à ancrer certains clichés.
Comprendre la façon dont les médias
représentent les gais, c'est découvrir comment l'homosexualité est perçue par
les sociétés. Traversons l'écran.
Entre 1890 et les années 30, le cinéma hollywoodien dépeint l'homosexualité
comme quelque chose de ridicule et de comique. Le personnage de l'homosexuel
efféminé est alors populaire et n'a rien de menaçant.
Entre les années 30 et 50, des groupes religieux font pression pour que le
cinéma s'autocensure face à l'homosexualité. Hollywood bannit l'image
homosexuelle. Certains réalisateurs, notamment Joseph L. Mankiewicz (Suddendy,
Last Summer) et William Wyler (Ben Hur), s'amuseront à la suggérer subtilement.
C'est grâce à Délivrez-nous du mal et à Il était une fois dans l'Est , que les
homosexuels font leur entrée au cinéma québécois. Des oeuvres comme Le Sexe des
étoiles et Salut Victor leur emboîteront le pas.
Au cours des années 60 et 70, les gais font un retour au cinéma. Toutefois, ils
se retrouvent la plupart du temps dans la peau de personnages violents ou
névrosés. Victim, The Servant, The Detective et Cruising en sont de bons
exemples.
À l'étranger, les personnages homosexuels deviennent plus nuancés à partir des
années 80. Des films comme Maurice , Gazon Maudit, Making Love, Torch Song
Trilogy et Philadelphia contribuent à ce mouvement.
En 1996, la chaîne américaine NBC programme une comédie de situation mettant en
vedette un gai et sa meilleure amie, entourés d'un copain survitaminé et d'une
richissime névrosée. Le succès de Will & Grace est immédiat et colossal.
Les années 90 nous amènent la vague des comédies grand public à thématique gaie
amorcée plus tôt par La Cage aux folles. Pédale douce, Chouchou, J'en suis, Le
Derrière, In & Out et Le Mariage de mon meilleur ami remportent un gros succès
auprès d'un public varié.
À la télévision québécoise, les choses changent. Depuis la première scène
homosexuelle du téléroman Le Paradis terrestre au début des années 70 jusqu'au
très coloré Christian Lalancette de Chez Denise, des téléromans comme La Vie la
vie et Le Coeur découvert abordent l'homosexualité avec sensibilité.
Aujourd'hui, plusieurs téléromans «grand public» comme Les Poupées russes,
Virginie, 3 X rien et Cover Girl les mettent en scène sans pour autant les
marginaliser.
Au milieu des années 90, le cinéma s'intéresse aux drames qui peuvent frapper
les homosexuels (solitude, isolement, sida). Des films comme As Good as it Gets,
The Hours, American Beauty et Far From Heaven charment les cinéphiles. Par
ailleurs, la série Angels in America, racontant le début de l'épidémie du sida,
bouleverse le public américain en 2004.
Queer as Folk, cette série anglaise créée en 1999 et reprise pour les Américains
un an plus tard, a causé un bel émoi en présentant franchement la réalité d'un
petit groupe de gais.
Enfin, personne n'a vu venir le succès du film C.R.A.Z.Y., qui place la
découverte de l'homosexualité d'un jeune garçon au centre d'une famille
typiquement québécoise.