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Collaboration Silvia Galipeau
La Presse
, Jeudi 18 Novembre 2004

« La blonde de papa » 

Plus le temps passe, et plus les chances de rencontrer un homme qui a déjà un passé, une femme et des enfants, augmentent. D'amante, on devient du coup belle-mère. Portrait d'un titre parfois bien lourd à porter.

Imaginez la scène. Vous vivez l'idylle avec votre nouvel amant. Il est parfait et vous vous entendez à merveille. Seul hic: vous ne pouvez pas le voir trop souvent, car monsieur a la garde de ses enfants.

Un jour ou l'autre, vous devrez pourtant rencontrer ses petits mousses, peut-être même vivre sous le même toit, leur faire à manger, laver leurs chaussettes, et faire preuve d'autorité. D'amante, vous vous transformerez du coup en belle-mère.

Par belle-mère, on entend ici le titre que les enfants attribuent à la nouvelle femme de leur père (et non celui que l'on donne à la mère du conjoint, alias belle-maman). La blonde de papa, quoi. Et le titre n'a pas la connotation la plus positive qui soit.

Car cette belle-mère n'est pas toujours accueillie à bras ouverts. D'abord, parce qu'aux yeux des enfants, elle prend bien souvent la place de maman. Parce que, depuis que maman est partie, des liens exclusifs ont parfois pu se tisser entre papa et les enfants, et que la nouvelle femme dans le décor vient ici tout chambouler. Et puis, tout simplement, parce que cette inconnue n'est après tout qu'une intruse. C'est qui celle-là? Les enfants lui collent du coup le titre de marâtre.

Et ce titre n'est pas tout faux. D'après le Robert de la langue française, une marâtre est aussi la «femme du père, par rapport aux enfants qu'il a eus d'un premier mariage. Voir belle-mère.» Ce n'est qu'ensuite que vient la définition aujourd'hui communément acquise: «mère dénaturée, mauvaise mère».

De nos jours, taux de divorce oblige, la garde des enfants n'étant plus systématiquement attribuée aux mères, mais aussi aux pères, en garde partagée ou non, de plus en plus de femmes se retrouvent dans cette situation: à jouer les belles-mères. À porter le chapeau de la marâtre.

C'est aussi pour jeter un peu de lumière sur ce statut tout particulier des femmes à qui l'on impose une maternité malgré elles, sur leur quotidien, leur place dans la famille recomposée, dans l'ombre de l'autre, la vraie mère, que la psychologue et psychanalyste française Catherine Audibert a écrit Le Complexe de la marâtre, être belle-mère dans une famille recomposée.

Mais pourquoi associe-t-on la belle-mère à la méchante, la vilaine, et la teigne? Cette image négative est due, croit l'auteur, «aux contes et mythes de notre enfance qui persistent toujours». Bref, à la méchante belle-mère de Cendrillon, ou à la jalouse marâtre de Blanche-Neige, ces femmes qui ont coloré notre enfance, et qui colorent toujours celle des enfants aujourd'hui. «Nous sommes encore, à notre époque, imprégnés de ces mythes.»

Mais alors que dans les contes, le père est généralement un veuf, la belle-mère remplaçant une mère décédée, alors que les deux, la bonne mère et la méchante belle-mère, ne se côtoient pas, «aujourd'hui, ces deux femmes sont là, sur le terrain du maternel, en même temps, indique Catherine Audibert. On a donc l'incarnation de la bonne et de la mauvaise mère en même temps.»

Ayant elle-même eu à porter le chapeau de la belle-mère (de même que celui de la mère qui partage ses enfants avec une autre), elle s'est tout naturellement intéressée à cette question. «Je me suis rendu compte que cela bouleversait les repères par rapport à la maternité et l'éducation des enfants. J'ai recherché des écrits psychanalytiques, mais j'en ai trouvé très peu.»

D'où ce livre. Car si bien des choses ont été dites sur le rôle des beaux-pères, plus nombreux, il était temps d'en faire de même avec les belles-mères, dit-elle. À l'aide de témoignages, recueillis ici et là dans sa pratique, Catherine Audibert présente donc un tableau à la fois anecdotique (on suit les récits de cinq familles, dont les arbres généalogiques ne sont pas toujours évidents à saisir!) et analytique de ce qu'elle nomme joliment la «belle-maternité» : l'apprivoisement des enfants (qui se fait rarement sans heurt), la vie dans l'ombre de l'autre (la mère, la vraie, qui a peut-être renoncé à son mari, mais ne laisse pas facilement ses enfants entre les mains d'une autre), les enfants tiraillés de part et d'autre (entre l'amour qu'ils portent naturellement à leur mère, et l'attachement naissant qu'ils ressentent pour leur nouvelle belle-mère).

Le rôle du père, dans tout ce casse-tête familial, est évidemment central. L'auteur lui consacre aussi tout un chapitre, insistant tout particulièrement sur l'importance de définir une place à la nouvelle femme («cette femme, vous n'êtes pas obligés de l'aimer, mais c'est celle que j'ai choisie alors vous devez la respecter», faudrait-il, en bref, signifier aux enfants, dit-elle).

Elle souligne enfin l'importance fondamentale pour le couple, l'homme et la femme, de se réserver du temps, pour eux, en amoureux. Des petits moments privilégiés, essentiels pour un couple, mais peut-être plus encore ici, dans le cas des familles recomposées. Car si dans les amours plus traditionnels, on a eu le temps de se découvrir à deux, avant de penser aux enfants; ici, la vie de famille est en quelque sorte imposée d'avance. D'où l'importance d'attiser la flamme plus régulièrement. «Il faut pouvoir préserver le nouveau couple, qui n'a jamais vraiment goûté la véritable insouciance», écrit-elle. Un conseil à suivre.

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LE COMPLEXE DE LA MARÂTRE, ÊTRE UNE BELLE-MÈRE DANS UNE FAMILLE RECOMPOSÉE, Catherine Audibert, Payot, 154 p.