Socio
: Avoir et Savoir, France et Québec
Collaboration spéciale
Mario Roy
La Presse, Montréal, Vendredi, 10 Décembre 2004
L'avoir et le savoir
Le
modèle de société le plus scruté, examiné, décortiqué, critiqué de l'intérieur,
est probablement celui de la France. Paradoxalement, c'est aussi le plus figé.
Et, par conséquent, le plus mal en point. La formidable puissance intellectuelle
française demeure capable de générer cette autocritique -- d'une ampleur, d'une
profondeur et d'une diversité dont on ne peut que rêver au Québec. Mais cette
industrie de la pensée a commencé à s'étioler, elle aussi, sous l'effet
dévastateur d'un triple immobilisme : l'État corporatif, l'Économie
de rente, la Résistance têtue au changement.
Il s'agit peut-être du problème le plus lourd
susceptible d'affliger une société dont le modèle, notamment économique, a
épuisé sa durée de vie utile : le déclin de la connaissance, la chute
de l'innovation.
L'avoir, c'est aussi le savoir, en effet.
Cela touche autant la philosophie que le génie civil, les
sciences humaines ou la recherche de pointe que l'informatique ou
l'administration. Cela se manifeste par la dévaluation de l'enseignement, la
fuite des cerveaux et des innovateurs, le refus absolu du risque et, ultimement,
le chômage endémique.
La France en est là.
Et ce n'est pas inutile pour nous de le savoir.
Car le sacro-saint modèle québécois est, par bien des côtés,
assez semblable à son cousin français. Et ce, en particulier en ce qui a trait à
la puissance politique, médiatique et logistique des courants conservateurs dans
l'une ou l'autre nation. En France, « l'essentiel du discours politique (est)
consacré à l'éloge de l'immobilisme au nom de l'excellence de l'exception
française », note l'historien et économiste Nicolas Baverez dans
La France qui tombe.
La vénération du modèle québécois n'est-elle pas de la même
eau ?
Ceci donne cela :
> Parmi les 50 universités les mieux cotées au monde, une
seule est française (aucune n'est québécoise), de sorte que plus de 95 % des
brevets mondiaux sont américains.
> L'éducation absorbe 7 % du PIB en France, produit chaque
année 12 % d'illettrés ainsi que 160 000 jeunes sans qualification (mises à part
les contributions fédérales, l'éducation absorbe environ 5 % du PIB au Québec,
où on trouve entre 600 000 et un million d'analphabètes fonctionnels et où plus
de 30 % des jeunes quittent l'école secondaire sans diplôme).
> Le secteur public emploie 6,5 millions de travailleurs en
France, soit 25 % de la main d'oeuvre active, et continue de croître (il occupe
675 000 Québécois, soit 20 % des travailleurs, et contribue à hauteur de plus de
30 % à la création d'emplois).
> Depuis les années 70, la France est un des seuls pays
développés où le taux de chômage n'est jamais durablement descendu en deçà de 9
% (il est de 8,9 % au Québec)...
Analysant cette situation, le journaliste et historien
français Thierry Wolton en vient à la conclusion (dans Brève
psychanalyse de la France) que « les maux s'accumulent parce que nous
sommes arrivés au bout de la logique qui a été choisie au moment de la
Libération ».
Ne serait-il pas loisible de penser que le Québec, lui aussi,
est arrivé au bout de la logique induite par la Révolution tranquille ?