Société : Vagabonds du Dimanche   Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Nicolas Bérubé
La Presse, Montréal, Dimanche, 04 Juillet 2004

Six participants paient 300 $ chacun pour vivre une « retraite de rue » à Montréal. Pendant deux jours, ils dorment à la belle étoile, mangent dans les soupes populaires et quêtent pour pouvoir survivre. But de l'opération : apprendre l'humilité et vivre une expérience humaine hors du commun. L'aventure, semble-t-il, est tellement « poignante » que certains se promettent de recommencer.

   Pour vivre une « retraite de rue » à Montréal, il faut suivre quelques règles de base. Au moins cinq jours avant le début du séjour, les participants doivent cesser de se laver.
    Les hommes doivent arrêter de se raser, les femmes de se maquiller. Le jour désigné, tous doivent arriver au rendez-vous les mains vides, sans vêtements de rechange, sans nourriture et, bien sûr, sans un sou en poche.
    Ces règlements préparatoires peuvent sembler déroutants. Mais ils ne donnent qu'un léger avant-goût de « l'électrochoc social » qui attend les participants qui se soumettent à une expérience unique : passer deux jours et deux nuits à vivre dans la rue, à côtoyer les gens les plus mal pris de la société.
    « Au départ, les participants ne s'imaginent pas combien la vie de sans-abri est difficile, explique Stephan Clarke, un des organisateurs de la retraite du rue. La solitude, le froid, l'ennui... C'est pénible, mais ça vous expose à une nouvelle façon de voir le monde. »
    Du 20 au 22 mai dernier, Stephan Clarke, un bouddhiste qui habite Baltimore, a initié six participants à vivre pendant 26 heures dans les rues de la métropole -- une expérience qu'il est possiblement le premier à avoir tentée à Montréal. Ancien travailleur social qui a oeuvré auprès des sans-abri, Stephan Clarke a décidé d'organiser une retraite à Montréal après avoir vécu ici pendant quelques mois l'an dernier.
    Ses participants ? Quatre Québécois, une personne du New Jersey et un journaliste pigiste de New York, recrutés  par le bouche à oreille et par Internet. Chaque participant a payé 300 $, qui ont été remis à des organismes de charité qui aident les sans-abri.
    « Les gens intéressés ne sont pas là pour rechercher des sensations fortes, prévient M. Clarke. Ce n"est pas la nouvelle retraite à la mode. C'est une retraite à l'intérieur de soi. Et ce n'est pas réservé exclusivement aux bouddhistes. Tout le monde peut le faire. »
    Question de sécurité, les participants se sont déplacés en groupe durant les deux journées qu'a duré la retraite. Mais leur trajet n'était pas déterminé à l'avance.
    Ils ont donc mangé des hot-dogs dans la roulotte de Pops et tué le temps à la place Émilie-Gamelin, près du métro Berri-UQAM. La première nuit, ils ont dormi sous l'une des ramifications de l'échangeur des Pins. Le lendemain, ils ont couché directement sur le béton, sous l'arcade d'un viaduc qui enjambe la rue Atwater.
    Pierre Racine, l'un des participants, dit avoir fait la retraite de rue afin de « retourner aux choses en elles-mêmes ».
    « Le matin, quand tu te réveilles sous un viaduc et que tu te rends compte qu'il y a plein de seringues autour de toi, ça donne un choc », dit-il.
    Professeur au département de psychologie à l'université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), M. Racine a eu envie d'en savoir plus sur le quotidien des plus démunis. Il dit avoir trouvé l'expérience pénible, mais aussi très libératrice.
    « Ça m'a donné une sorte de paix intérieure. J'ai été très touché. Pour quelqu'un comme moi, qui suis bardé de diplômes et de titres, ça m'a donné une joie profonde d'être libéré. »
  
« On peut lire toutes sortes de choses sur la pauvreté. Mais, personnellement, j'avais envie d'aller plus à fond, de faire une expérience directe, dit-il. C'est très puissant comme approche. Ce n'est pas un jeu. C'est une prise de conscience directe. »
    Durant son séjour, il a essayé de mendier au coin des rues Sherbrooke et Fullum. Il y est resté une heure, durant laquelle il n'a récolté que 1,25 $. « En général, les gens m'ignoraient, dit-il. C'était très déprimant. »
    Christine Lenoir, une libraire de Montréal, a été l'une des deux seules femmes à tenter l'expérience. Un véritable « plongeon dans l'inconnu », qu'elle a fait non sans une bonne dose d'appréhension. « Pour garder l'effet de surprise, les organisateurs ne nous avaient pas dit comment nous passerions nos journées. On ne savait pas si on dormirait dans la rue, où on mangerait, si on devrait mendier, etc. Nous ne savions pas où nous allions, exactement comme des gens qui atterrissent dans la rue pour vrai. »
    Une façon de faire qui, rétrospectivement, était indispensable à la bonne marche de la retraite de rue, dit-elle. L'expérience a été éprouvante, mais elle a beaucoup appris. « Je n'ai pas dormi du tout, j'en étais incapable. La deuxième nuit, j'ai froid, je me sentais à bout, j'avais hâte que le métro ouvre pour aller me réchauffer. Je comprends maintenant pourquoi les sans-abri ont toujours de gros manteaux même l'été. »
    Son premier choc, elle l'a eu en se rendant à l'Accueil Bonneau, au petit matin, pour s'y faire servir... de la pizza et des frites de la veille. « Les accueils, c'est pas leur faute, mais ils fonctionnent avec les dons qu'ils reçoivent. Ça fait un choc de voir comment les sans-abri mangent. »
    « Cela dit, il y a aussi eu de beaux moments. Quand tu fais la file pendant deux heures sous la pluie au métro Berri pour avoir une soupe, il y a une qualité humaine qui ne se retrouve pas ailleurs. On est tous là, ensemble, dans le même bourbier, à attendre un peu de réconfort. »
    Pour Pierre Racine, passer deux jours et deux nuits dans la rue lui a permis de voir combien la vie de sans-abri est exigeante. « Je ne vais pas comment ils font, dit-il. Je ne pourrais pas endurer cette vie-là. Ça demande un courage extraordinaire. »
    « C'est a été très dur pour tout le monde, résume-t-il. Mais nous, au moins, on savait qu'il y avait une fin. »

Réalités urbaines

   Ce sont des bouddhistes qui ont, les premiers, popularisé les retraites de rue à New York au début des années 90. Le concept a été mis sur pied par Bernie Glassman, ingénieur en aéronautique devenu bouddhiste, qui cherchait à donner aux gens une nouvelle façon de s'éveiller aux différentes réalités urbaines. Depuis 1996, Glassman organise chaque année des retraites de méditation dans les camps d'Auschwitz, où des centaines de personnes se réunissent pour prier et méditer pour « transformer la violence du monde ».
    Quant à Stephan Clarke, il est un habitué des retraites de rue. Avant d'organiser le séjour montréalais, il avait déjà fait deux retraites, à Baltimore et à Washington D.C. où il a vécu dans la peau d'un sans-abri pendant une semaine.
    Ces nombreuses retraites de rue lui ont d'ailleurs permis de faire des comparaisons entre la vie des sans-abri de différentes villes. « À Montréal, j'ai remarqué que les services offerts étaient très bien organisés. Les gens qui donnent la nourriture sont extrêmement généreux et avenants. » Le Réchaud Bus, un autobus de la STM qui sert des repas aux sans-logis, est particulièrement apprécié.
    « À Washington, les bénévoles lancent les plats sur la table sans porter attention aux itinérants. À Montréal, la dignité est davantage respectée. » À la fin du séjour, dit-il, les participants sont reconnaissants envers leur hôte. M. Clarke planifie d'ailleurs une autre retraite de rue à Montréal l'année prochaine.
    « En fin de compte, les gens réalisent que les sans-abri sont des êtres humains comme comme le monde. Ils ne sont pas différents de nous. Les gens réalisent également à quel point la vie des sans-abri est difficile. Après le séjour, ils rentrent chez eux et apprécient mieux ce qu'ils ont. »