Société
: Travail de Rue, les Vieillards
Collaboration spéciale Émilie Dubreuil
La Presse, Montréal, Mardi, 06 Avril 2004
Le vieil homme et la rue
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| Photo André Pichette, La Presse |
| Nathalie Boucher est travailleuse de rue. Elle ne s'occupe pas de drogués, de sans-abri ou de délinquants. Son truc à elle, c'est les vieux. |
Nathalie Boucher commence toujours ses journées en écoutant la météo. C'est important quand, comme cette jolie blonde, on travaille sur le trottoir toute la journée. C'est là qu'elle prend contact avec ses «clients».
En général, ça se passe sur le boulevard Monk. Mais il lui arrive aussi de leur donner rendez-vous dans les cafés, les brasseries, dans un centre commercial ou dans les parcs.
Nathalie Boucher est travailleuse de rue.
Elle ne s'occupe pas de drogués, de sans-abri ou de délinquants. Son
truc à elle, c'est les vieux. Alors, elle va les trouver dans leurs
repaires: le resto Lafleur ou le café La destinée, où les retraités du
quartier passent des heures à siroter un café
pour tuer le temps: «Les personnes âgées aiment passer du temps dans les
petits restaurants du boulevard Monk: c'est une activité sociale. La plupart
d'entre eux se connaissent, ils ont passé une bonne partie de leur vie à
trimer dans les usines installées autour du canal de Lachine et ils sont restés
dans le quartier: Ville-Émard, c'est un village!»
Les ouvriers sont aujourd'hui à la retraite. De toute façon, la majorité des
usines installées dans le coin ont fermé leurs portes, il y a belle lurette.
Émard est donc à la fois un des quartiers les plus pauvre et les plus
vieillissants de Montréal: plus de la moitié des gens âgés du sud-ouest de
l'île y demeure. Résultat: une personne sur cinq a soufflé ses 65 bougies et
20 % d'entre eux vivent seuls. Si on désigne en général cette époque de la
vie comme l'âge d'or, l'expression semble ici incongrue.
Dans un des cafés où Nathalie se rend quotidiennement,
les hommes discutent du bon vieux temps. Clément, un habitué de l'endroit,
porte une veste aux couleurs de la sainte Flanelle, un vestige d'une autre époque.
«Tout le monde se connaît ici. On allait tous à la même école. Nos
familles, c'étaient des grosses familles. Chez moi on était 13 enfants, chez
lui 12... On vivait dans la pauvreté, mais nos parents avaient du coeur au
ventre! C'était du monde travaillant. Ici, la classe sociale maintenant, c'est
le bien-être social. On n'est pas à Montréal-Ouest! Dans le temps, on avait
sept grosses manufactures dans le coin: les gens qui venaient s'installer ici,
c'était du monde qui n'avait pas peur de relever les manches. On se débrouillait
sans dépendre de personne.»
Le récit de Clément explique en grande partie pourquoi le centre communautaire
pour personnes âgées du quartier a ressenti le besoin d'embaucher Nathalie
Boucher. Les anciens ouvriers sont des gens fiers qui se sont toujours
enorgueillis de leur autonomie et répugnent à demander de l'aide aux
organismes qui leur en offrent.
«Les ressources communautaires, ça ne fait pas partie de la culture des
personnes âgées. Elles ont grandi avec la mentalité paroissiale, où l'Église
remplissait le rôle de filet social. Ces structures traditionnelles se sont
effritées au profit des organismes sociaux laïques, mais les gens âgées ne
nous font pas nécessairement confiance. Ils n'ont pas le réflexe de nous
demander de l'aide. Alors, on s'est dit: si eux ne viennent pas à nous, c'est
à nous d'aller les chercher», explique Monique Lacroix, coordonnatrice de
l'Alternative communautaire d'habitation et d'intervention de milieu, mieux
connu sous l'acronyme Achim, un centre communautaire pour les aînés, situé en
plein coeur du quartier Émard. «Le travail de rue a fait ses preuves auprès
des jeunes, ça nous a donné l'idée de faire la même chose avec les vieux:
donner un visage humain aux ressources offertes.»
Faire partie du décor
Au départ, Nathalie Boucher s'est heurtée à beaucoup de réticences. «Souvent
les aînés me disent qu'ils ne sont pas assez vieux ou malades pour demander de
l'aide! Un des meilleurs exemple de ce phénomène, c'est une dame que j'ai
rencontrée pendant l'été. Elle avait le cancer des os et le CLSC lui a offert
du transport pour se rendre à l'hôpital subir ses traitements de chimiothérapie.
La dame m'a expliqué qu'elle avait refusé sous prétexte qu'elle ne se
trouvait pas assez mal en point pour bénéficier d'un tel service!»
Une autre donnée explique la sous-utilisation des services par les personnes âgées:
ils ignorent leur existence. «Dans Ville-Émard, il y a un haut taux d'analphabétisme,
le niveau d'éducation est très faible: 30 % d'entre eux ont une scolarité inférieure
à une 9e année. Ce n'est donc pas par les journaux locaux, les annonces ou les
dépliants qu'on peut rejoindre les gens. Ils ne les lisent pas! Il faut leur
apporter les informations en personne. C'est ce que je fais.»
Le travail de Nathalie Boucher ne consiste pas qu'à relayer de l'information.
Équipée d'un cellulaire et surtout d'une large expérience dans le domaine de
la relation d'aide, elle se trouve sur la première ligne, prête à aller au
front en cas de crise. «Un matin, j'ai vu un homme dans un parc qui avait l'air
triste. Je me suis assise à ses côtés sur un banc et je lui ai demandé
comment il allait. Il m'a regardé perplexe et m'a confié qu'il s'était
retrouvé sans logement, qu'il dormait dans sa voiture non loin du parc et qu'il
n'avait plus d'argent pour acheter ses médicaments parce que son petit-fils lui
avait volé tout ce qu'il possédait. Cet homme-là avait pris la résolution
d'aller attendre le train dans sa voiture pour en finir. Il avait travaillé
toute sa vie et avait honte de l'indigence dans laquelle il se trouvait. Je l'ai
convaincu de m'accompagner au CLSC et de me laisser l'aider à trouver des
solutions à ses problèmes. Aujourd'hui, je le croise dans la rue et il me fait
de grands sourires», explique la jeune femme, visiblement fière d'avoir été
là au bon moment.
Après plus de 200 interventions, les gens du quartiers ont adopté leur
travailleuse de rue. Elle fait maintenant partie du décor. «Quand on a des
problèmes, on sait qu'elle est là pas loin, on a confiance en elle, c'est
important pour nous autres», déclare une vieille dame que Nathalie a aidée à
trouver un appartement.
Nathalie Boucher est la seule personne au Québec à exercer le métier de
travailleur de rue auprès des personnes âgées. Mais, comme la formule marche
bien à Émard, l'idée pourrait bien faire son chemin ailleurs puisque
l'association des centres communautaires pour aînées du Québec observe avec
attention l'évolution du projet et pourrait emboîter le pas.