Collaboration spéciale Frank
Fiorito
La Presse, Montréal, Vendredi, 04 Juin 2004
Faut-il tout dire ?
Parfois les détails sont crus: texture, couleur, odeur. Sinon, c'est la franchise qui flirte avec l'impolitesse ou, pire encore, la confidence qui se transforme en un magma d'impudeur. trop d'informations! Est-ce vraiment nécessaire de tout dire?
Que les
médias racontent les détails scabreux de la vie sexuelle d'un célèbre
animateur ou que l'on cause vibrateur l'avant-midi à la télévision d'État
passe toujours. Ça écorche les oreilles mais on comprend que chaque public
trouve son histoire. Personne ne veut le retour de la censure alors, devant
l'insoutenable, vous n'avez qu'à zapper.
Mais, que de son propre chef, une vague connaissance ou un étranger fasse étalage
de sa vie personnelle étonne toujours. Exit le voyeurisme: vous n'avez rien
demandé. Vous voilà plutôt captif d'une histoire dont la conclusion vous
ennuie. Elle a été maltraitée par sa grand-mère alcoolique, il dévalise les
bijouteries ou son tartare n'a pas passé. Et c'est en faisant une description
complète qu'il vous raconte comment le plat a abouti dans la cuvette. Pire
encore, les histoires de peau de vos collègues racontées en détails métriques
le lundi matin.
Vous êtes une oreille attentive ou le dindon de la farce? Probablement le
dindon plutôt que la généreuse ouÏe. Car au royaume de la sortie du
garde-robe et du «j'ai quelque chose à te dire», le public importe peu. C'est
celui qui se confie qui fait son numéro. Et vous avez avantage à l'écouter.
«Il n'y a rien de plus libérateur que de dévoiler un secret. Avant, il y
avait le confessionnal, la famille ou les proches pour être écouté. Mais à
mesure que les relations s'érodent et deviennent de plus en plus
superficielles, les gens déballent leur vie privée à qui ils le peuvent«,
explique le psychologue Pierre Faubert.
Et que
dire de ces personnes dont les confidences frôlent l'obscénité? «C'est
parfois maladroitement pour séduire et c'est souvent pour choquer. On parle
pipi-caca en sachant que ça rebute les gens. Après, on se réconforte dans son
image négative: «c'est vrai, les gens ne m'aiment pas», se dit-on après
coup. On voit souvent cela en thérapie», constate le psychologue.
Sophie Fontanel, auteure du Savoir-vivre efficace et moderne, un pavé
humoristique écrit au bistouri et décrivant nos moeurs urbaines, voit dans
cette tendance à tout dire le signe d'une impolitesse crasse. «Autrefois, il
fallait se battre pour dire les choses et maintenant c'est le contraire, il faut
lutter pour que les gens ne vous déballent pas tout», explique la Française,
qui travaille aussi à Elle comme journaliste.
Sortie publique
Comme si d'un océan à l'autre tout le monde voulait passer chez Oprah pour se
raconter. Si certains passent à l'acte, d'autres «s'accrochent» à des collègues
et des âmes esseulées dans un party pour assouvir leur besoin de communiquer.
En fait, nos conversations, intimes ou sociales, sont à l'image de nos médias
qui, sans censure et sans tabou, nous montrent la vie en direct. Même que la téléréalité
s'en mêle en nous montrant des scènes d'un quotidien navrant. Cette instantanéité
des médias fait dire à Pierre Faubert que nous aurions avantage à tourner
notre langue sept fois avant de parler. «La mode est de dire tout ce qui nous
passe par la tête, comme dans la téléréalité ou les médias électroniques
qui n'ont pas le choix de livrer la nouvelle en direct. Nous aurions avantage à
réfléchir un peu plus avant de parler», plaide-t-il.
Pourtant, déballer publiquement son intimité peut être un acte réfléchi,
voire planifié. L'histoire politique récente est riche en événements de
politiciens qui, mystérieusement, décident de se livrer sans censure et de
tout dire. Comme chez Claire Lamarche... Un bel exemple: Bill Clinton, l'oeil
humide, qui, tenant la main d'Hillary, a vanté avec émotion, en plein «Monicagate»
l'état de santé pimpant du couple présidentiel.
Svend Robinson est le dernier représentant dans notre paysage médiatique de
ces «sorties-vérité». Le néo-démocrate iconoclaste, qui a représenté la
circonscription de Burnaby-Douglas pendant 25 ans, a avoué en larmes devant les
caméras qu'il avait volé une bague. Fallait-il tout, vraiment TOUT, dire? «C'est
de la rédemption ou un acte manqué pour mettre fin à sa carrière», suggère
le psychologue Faubert.
Pas si sûr, rétorque prudemment André Morrow, spécialiste de la
communication politique. «Il existe plusieurs autres façons pour sortir de
politique: vous n'avez qu'à contredire votre chef», explique celui qui a
notamment travaillé à l'élection de Jean Chrétien en 1993. Comme à peu près
tout le monde, il avoue avoir été touché par l'intensité de la sortie
publique de M. Robinson. Mais, fait-il remarquer, d'autres élus ont poursuivi
leur carrière malgré des écarts de conduite.
La tyrannie de la vérité
Vrai, la vérité a le dos large. Avant la fameuse déclaration, les caméras de
surveillance avaient capté le larcin du député néo-démocrate...
Et que dire de cette vérité dans nos rapports quotidiens? « Je la trouve
louche », estime Sophie Fontanel, qui croit plus à la générosité du
mensonge qu'à la platitude de la vérité. « Si une femme vous demande si vous
allez l'aimer pour la vie, allez-vous lui dire non, et que peut-être que ça dépend
de je-ne-sais-quoi... C'est nul comme réponse! Peut-être allez-vous recevoir
un pot de fleur et mourir avant », dit-elle.
Même son de cloche chez Pierre Faubert. Ce dernier propose d'ailleurs que l'on
donne des cours de conversation, question d'avoir un peu plus de profondeur lors
de nos sorties mondaines. Si cela peut empêcher des étrangers de prendre des
connaissances pour leur psychanalyste, bravo.
Malgré toutes les bonnes intentions, il y aura toujours des circonstances atténuantes
pour tout dire. L'alcool délie les langues et certaines substances pourraient
transformer une carmélite en moulin à paroles.
En dépit de tout, peut-on tout raconter? « Oui, tranche Sophie Fontanel.
Certaines choses doivent être dites et il ne faut pas se censurer. Mais elles
doivent être réellement dites, soigneusement, à des proches, et non envoyées
bêtement sur la place publique », explique-t-elle.
Même si tout peut être raconté en 2004, de grâce, choisissez votre public
avant de dire l'indicible. Et comme le souligne Sophie Fontanel, il n'y a rien
comme un bon film de Denys Arcand où l'on peut raconter l'interdit entre bons
amis.