Société : Québec, des Riches, des Anglophones et des Riches Anglophones   Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Pierre Drouilly & Alain-G. Gagnon
La Presse, Montréal, Vendredi, 18 Juin 2004

Avec les défusions, de graves conséquences politiques et sociales sont à prévoir

   À Montréal, ce sont d'abord les résidants des anciennes municipalités les plus riches qui ont signé en grand nombre les registres pour les démembrements. Si l'on prend comme indice le revenu moyen des familles dans ces municipalités selon le Recensement du Canada de 2001 (Montréal = 100), on retrouve en tête du palmarès des villes les plus défusionnistes, les villes les plus riches de l'île de Montréal. Senneville qui a signé à 61.8 % (indice = 281), Baie-d'Urfé à 57,4 % (indice = 204), Westmount à 38,5 % (indice = 364), Beaconsfield (indice = 230), Montréal-Ouest à 36,7 % (indice = 228), Pointe-Claire à 36,6 % (indice = 157), pour ne mentionner que les municipalités qui ont déjà atteint le fatidique 35 %. Montréal-Est qui a signé à 36,0 % (indice = 93) apparaît comme une exception dans ce premier groupe.
    À l'autre bout du spectre, les villes qui ont signé le registre à moins de 10 % et qui resteront unies à Montréal, sont les villes les plus pauvres. Montréal-Nord a signé à 1,6 % (indice = 79), Saint-Léonard à 3,2 % (indice = 99), Lachine à 6,8 % (indice = 107). Outremont, qui a signé à 2,6 %, mais qui a un indice égal à 213, apparaît comme une exception dans ce groupe. Verdun constitue une autre exception, puisqu'avec un indice de 123, les signatures n'ont atteint que 2,2 % : dans ce cas cependant le secteur de l'Île-des-Soeurs (indice = 242) fausse l'image, puisque dans presque tous les autres secteurs de Verdun l'indice est inférieur à 100. L'Île-des-Soeurs a d'ailleurs, il y a quelques années, voulu se défusionner de la ville de Verdun.
    Entre ces deux extrêmes, on répertorie des municipalités ayant obtenu entre 10 % et 35 % de signatures dans les registres : on y trouve des municipalités cossues comme Hamstead qui a signé à 24,7 % (indice = 292), Mont-Royal à 24,4 % (indice = 265), Kirkland à 28,5 % (indice = 196), l'Île-Bizard à 21,2 % (indice = 172), Côte-Saint-Luc à 25,8 % (indice = 152), Dollard-des-Ormeaux à 24,3 % (indice = 150), mais aussi des municipalités plus près de l'indice 100, comme Sainte-Geneviève qui a signé à 14,2 % (indice - 94), Lasalle à 11,2 % (indice = 101), Anjou à 16,9 % (indice = 113), Saint-Laurent à 18,5 % (indice = 113).

Coefficient de corrélation

    Même si globalement le coefficient de corrélation entre le revenu et le pourcentage de signatures est égal à 0,58, la correspondance entre les deux séries de données n'est pas monotone : les villes les plus défusionnistes ne sont pas toujours les plus riches, les villes les moins défusionnistes ne sont pas invariablement les moins riches. Les quelques exceptions mentionnées plus haut l'ont bien illustré.
    C'est la composition linguistique des villes qui explique ces anomalies. Évidemment anglophone est souvent associé à plus haut niveau de richesse, et allophone à plus bas niveau de richesse. Il est clair que les allophones par exemple, n'ont pas beaucoup signé les registres : dans Saint-Léonard (54,9 % d'allophones) et Montréal-Nord (32,0 %) le pourcentage de signatures a été largement inférieur à 5 %. Dans Westmount, la ville la plus riche du Québec (indice = 364), le pourcentage de signatures a été relativement modéré (38,5 %) : Westmount comprend 19,6 % d'allophones.
    En fait, c'est la proportion d'anglophones dans une municipalité qui semble expliquer le mieux le pourcentage de signatures aux registres, comme l'illustre le graphique. À part quelques exceptions (Anjou, Montréal-Est, Senneville et Bais-d'Urfé), le pourcentage de signatures est pratiquement proportionnel au pourcentage d'anglophones. La corrélation entre ces deux série de données est égale à 0,69, et si l'on enlève les quatre exceptions, elle grimpe à 0,88 ! On se croirait à une élection générale au Québec.
    On peut estimer à environ 60 % en moyenne la proportion d'anglophones qui ont signé les registres, la proportion  de francophones et d'allophones qui ont signé étant très faible, inférieure à 10 %. Dans certaines municipalités, les francophones ont signé les registres en proportions plus élevées : Anjou et Montréal-Est bien entendu, de même que dans des municipalités plus favorisées, comme Senneville ou Baie-d'Urfé. Inversement, la proportion d'anglophones qui ont signé  les registres a été beaucoup plus faible dans des municipalités moins riches, comme Verdun, Lachine ou Lasalle. Pour le reste, à quelque différence près, le pourcentage de signatures se situe à près des deux tiers du pourcentage d'anglophones.
    Si notre analyse est correcte, et nous n'avons pas de raisons de croire qu'elle ne se soit pas, cela signifie que les défusionnistes ont déjà fait le plein de leurs voix lors de la tenue des registres avec une surreprésentation des voix anglophones, et que le 20 juin prochain, seules quelques municipalités de l'Ouest-de-l'île se défusionneront. (...)

Valeurs fondatrices

    L'argument selon lequel les projets défusionnistes répondent aux valeurs fondatrices de la démocratie laisse entendre que l'intérêt général peut s'accomplir une fois seulement que les micro-démocraties auront eu ce qu'elles désirent sans égard pour l'ensemble des citoyens. La tenue prochaine de cette multitude de référendums offre l'occasion de faire le point tant sur les avancées de la démocratie municipale et la volonté de vivre ensemble que sur les projets d'une citoyenneté commune au sein des nouveaux ensembles de proximité proposés par le gouvernement du Parti québécois au cours de son dernier mandat.

    les principales conséquences politiques et sociales pour les années à venir que nous pouvons déjà anticiper sont les suivantes advenant un vent défusionniste : l'effritement du tissu social québécois et la remise en question de la politique interculturelle ; la politisation accentuée des enjeux urbains permettant au gouvernement fédéral de coloniser de nouveaux secteurs d'intervention laissés vacants par le gouvernement du Québec ; l'affaiblissement de la personnalité internationale de Montréal et de Québec au profit de petits chefs-lieux enclins à défendre des intérêts locaux ; le retrait de la vie politique des chefs de file qui s'étaient élevés au-dessus de la mêlée pour défendre l'intérêt général et qui verront leur étoile pâlir ; le retour à l'ethnicisation des enjeux au sein des communautés défusionnées dans la région de Montréal alors que nous croyions cette étape loin de nous. (...)


Voir Article 1 : Québec, démocratie à la carte