Société
: Québec, Démocratie à la Carte
Collaboration spéciale Pierre
Drouilly & Alain-G. Gagnon
La Presse, Montréal, Jeudi, 17 Juin 2004
Les référendums de dimanche remettent en question la cohésion sociale qui caractérise le Québec
Au lendemain de la fermeture des registres ouvrant la voie à la tenue de 89
référendums sur les défusions municipales, le premier ministre Jean Charest
voyait dans ces résultats une victoire pour la démocratie. Une analyse
approfondie montre au contraire qu'il s'agit, à quelques exceptions près, de
la domination des intérêts des riches sur le devenir collectif.
Le gouvernement de jean Charest confirme ainsi son parti pris
à l'égard des mieux nantis, tout en privilégiant des intérêts particuliers.
La tenue prochaine de cette multitude de référendums offre l'occasion de faire
le point tant sur les avancées de la démocratie municipale et la volonté de
vivre ensemble que sur les projets d'une citoyenneté commune au sein des
nouveaux ensembles de proximité proposés par le gouvernement du Parti
québécois au cours de son dernier mandat.
À la faveur d'un vent d'individualisme, les libéraux ont
profité de la grogne des biens nantis et de la frustration des résidants des
communautés des résidants des communautés anglophones établies pour
augmenter leurs chances de gains politiques lors du scrutin provincial d'avril
2003. À courte vue, la position libérale contribue à remettre en question la
cohésion sociale qui caractérise le Québec depuis les années 1960 et incite
les anglophones montréalais à se faire les porte-étendards du
multiculturalisme canadien, fondé sur la juxtaposition des groupes ethniques,
plutôt qu'à se solidariser avec le projet interculturel québécois qui est vu
comme une avancée majeure dans l'ensemble des démocraties libérales qui ont
fait de la gestion de la diversité culturelle et de l'affirmation citoyenne des
priorités incontournables.
Dans la foulée de la Loi 9, adoptée par le gouvernement
Charest à la suite d'une promesse électorale, 213 registres ont été ouverts
à travers le Québec pour enclencher le processus de démembrement municipal.
Cela concernait 58 % de la population. Des 3 222 616 électeurs inscrits,
234 159 ont signé les registres, soit 7,3 % (mais 4,3 % de l'ensemble des
électeurs du Québec).
Dans 124 municipalités, représentant 70 % de la population
visée par la demande de démembrement, le nombre de signatures n'a pas atteint
les 10 % : 34 648 personnes ont signé les registres dans ces municipalités, et
ils n'y représentaient que 1,6 % du total des électeurs inscrits.
Dans les 89 autres municipalités, dont la population
représente 17,5 % de la population du Québec, 199 511 personnes ont signé les
registres, soit globalement 20.2 % des électeurs inscrits. Le pourcentage de
signatures ayant dépassé 10 % dans chacune de ces municipalités, il s'y
tiendra donc un référendum le 20 juin prochain.
Une mini-démocratie ?
Cette vaste opération de consultation a introduit un concept nouveau dans la
société québécoise, que nous appelons la mini-démocratie. La situation est
parfois tout à fait irréelle : 38 signatures ont suffi pour imposer un
référendum à l'Île-Dorval, 39 à Métis-sur-Mer, 41 à Parent, 57 à La
Croche, 72 à Saint-Jean-Baptiste, 74 à Lac-Tremblant-Nord, 83 à Gallix, 87 à
Lac-Édouard, 97 à Saint-Luc-de-Matane, et 99 à Saint-Jean-des-Piles. En fait,
il n'y a que 7 municipalités référendaires qui ont plus de 44 000 électeurs,
soit la taille moyenne d'une circonscription électorale du Québec, qui elle
n'a que le droit d'élire un député tous les quatre ans. À quand un
référendum auprès des riverains de la rue Saint-Denis qui demeurent entre
Bellechasse et Beaubien, ou ceux de la rue des Remparts à Québec ? ou les
propriétaires de condominiums de luxe situés à proximité de Westmount ?
Nous sommes loin de l'esprit de solidarité et de partage qui
devrait animer les rapports entre l'ensemble des citoyens du Québec. Où nous
conduit cette démocratie à la carte ? (...)
L'égoïsme fiscal des riches
Des 89 anciennes municipalités dans lesquelles se tiendra un référendum, plus
de la moitié d'entre elles (48 su 89), ont selon le recensement de 2001, un
revenu familial moyen supérieur à celui de l'ensemble du Québec ; et presque
les trois-quarts des municipalités (91 sur 124) dans lesquelles ne se tiendra
pas de référendum ont un revenu familial inférieur à celui de l'ensemble du
Québec.
Évidemment, comme les villes défusionnistes se concentrent
en milieu métropolitain (57 sur 89), dans lequel le revenu est généralement
plus élevé, notre remarque ne pourrait que refléter l'inégalité des revenus
entre les grandes et les régions. Comparons donc les revenus moyens familiaux
des municipalités défusionnistes avec celui de leur ville centrale (à
laquelle on attribue la valeur 100 : on rapporte alors le revenu pour chaque
ancienne municipalité à la valeur 100 pour obtenir un indice qui sera
inférieur ou supérieur à 100 selon que les anciennes municipalités ont un
revenu en-deça ou au-delà de celui de leur ville centrale).
Le cas le plus exemplaire est celui de Longueuil : les trois
anciennes municipalités qui ont signé le registre à plus de 30 %, sont celles
qui ont les revenus familiaux les plus élevés, Saint-Lambert (indice = 190),
Saint-Bruno (indice = 160), Boucherville (indice = 155). Elles sont suivies de
Brossard (indice = 126) où on a signé à 26 %. Par contre Saint-Hubert (indice
= 106) et Lemoyne (indice = 72) ont signé à 2 % environ, et resteront dans
Longueuil.
Même scénario à Québec : les plus forts pourcentages de
signatures ont été enregistrés à Loretteville (indice = 110), Beauport
(indice = 113), Val-Bélair (indice = 106), Charlesbourg (indice = 112),
Saint-Émile (indice = 114). Vanier fait figure d'exception, avec 17 % de
signatures mais un indice égal à 78. Toutes les autres municipalités ont des
indices supérieurs à celui de Québec.
Dans les autres grandes villes du Québec, le même
type de relation existe, mais parfois de manière moins nette : c'est le cas à
Lévis, à Shawinigan, à Sherbrooke et à Gatineau. Par ailleurs, notre analyse
explique pourquoi Saguenay et Trois-Rivières ne connaîtront pas de
référendum : les écarts de revenu y sont très faibles. À Saguenay, ils
varient de 84 à 104, et à Trois-Rivières de 94 à 120. Le gradient du revenu
était trop faible pour y générer un vent de contestation de fusions.
À Montréal, les choses se passent de la même façon, mais
doublées d'un enjeu linguistique.
À suivre, Article 2 : Québec, des riches, des anglophones et des riches anglophones