Société
: Avocats, Profilage racial
Collaboration spéciale Marie-Claude
Malboeuf
La Presse, Montréal, Vendredi, 04 Juin 2004
Cyberpresse, Québec
Profilage racial : des avocats sonnent l'alarme
Le
psychologue Emerson Douyon rentrait tranquillement chez lui. Il faisait noir.
Et, malheureusement pour lui, le Montréalais était noir aussi...
« Dès que les policiers m'ont vu,
ils m'ont suivi en auto jusqu'à temps que je tourne ma clé dans la serrure. C'était
interminable. Mais je ne pouvais pas courir parce que j'aurais eu l'air de me
sauver: la police ne pouvait pas croire qu'un Noir habitait Ville Mont-Royal. »
Devenu
commissaire des droits de la personne, le Québécois d'origine haïtienne assénera
des dizaines d'histoires semblables aux avocats réunis aujourd'hui à Québec,
au congrès du Barreau. « Les Noirs, les Arabes et autres minorités sont arrêtés
pour des raisons qui n'auraient jamais rien valu de tel à un Blanc. Les
policiers les trouvent louches », résume le septuagénaire en entrevue.
Le phénomène-
nommé « profilage racial »- est omniprésent à Montréal, mais les tribunaux
refusent encore d'y croire, confirme l'ex-président de la Ligue des droits et
libertés, Me Noël Saint-Pierre. « La cour est pleine de dossiers qui
n'auraient jamais dû s'y retrouver, dénonce-t-il.»
Mais les avocats
n'osent pas s'en plaindre aux juges. Les juges n'ont pas de contact avec
l'univers de leurs clients; ils les trouvent paranoïaques. Alors, les avocats
ont peur d'empirer les choses. »
Spécialiste en
immigration, l’avocat réfère des dizaines de causes à la Commission des
droits de la personne. « Pour les jeunes des quartiers Saint-Michel ou de la
Petite-Bourgogne, c’est tolérance zéro. La police leur colle des
contraventions pour avoir jeté des cendres dans la rue, pour avoir craché,
pour être descendu du trottoir ou pour s’être assis sur un bloc de béton…
C’est absurde ! Ils veulent les repousser de la zone. Ils les accusent de flâner.
Mais les parcs, c’est fait pour flâner ! »
En un été, un
jeune client a ainsi écopé de 1300 $ de contraventions. « À quoi ça rime ?
Il n’a rien fait de pire que les autres jeunes. » Dans le métro, continue
l’avocat, les plaintes pleuvent encore plus souvent : « Pour les agents
de la station Villa-Maria, trois Noirs, c’est un attroupement. »
Le fusil sur la tempe
À la station Berri-UQAM, Natacha
Thermitus a vécu pire encore. Après son cours de littérature, la future
informaticienne de six pieds attendait tranquillement sur le quai. « Tout à
coup, un policier m’a braqué son arme entre les yeux. J’étais glacée de
peur. J’espérais qu’il ne tirerait pas avant de voir qu’il faisait une
erreur. Il est finalement parti. Personne n’a réagi. Je suis entrée dans le
métro comme dans un rêve. »
Une autre fois, en sortant du bureau, la jeune femme a presque été arrêtée
dans un parc. « Il faut que je me tienne plus tranquille que les autres. Dès
qu’il se passe quelque chose de trouble, c’est moi qui risque d’être ciblée.
»
Excédés, des Noirs ont quitté des quartiers chauds pour la banlieue.
« Mais ils sont vus comme des intrus, constate Me Saint-Pierre.
Un jeune déménagé dans le West Island a
été interpellé en attendant l’autobus. La police lui a dit :
Qu’est-ce que fais ici, toi ? »
À Chateauguay, des adolescents sont sans cesse suivis en rentrant de
l’école. « L’autre jour, leur mère m’a dit : C’est rendu que mon
fils, dès qu’il voit une voiture de police, il commence à bouillir. »
Pour l’avocat, la police a tout faux. « Quand les jeunes atteignent ce stade, ça dégénère. Et là, ça devient beaucoup plus
complexe. Il peut y avoir des agressions physiques, de vrais crimes. Après, on
y voit la preuve qu’ils sont plus violents. Mais au départ, il n’y avait
rien… »
« Quand on dit que les immigrants commettent plus de crimes, c’est
aussi parce qu’on les surveille de façon démesurée. C’est sûr qu’on
attrape moins les Blancs de banlieue dans leurs sous-sols… »
Et ailleurs ? Aux États-Unis, les spécialistes de la lutte contre la
drogue ciblent depuis des décennies les Noirs conduisant des voitures de sport.
Une technique qu’ils auraient
enseignée à la Gendarmerie royale du Canada. Chose certaine, le profilage
racial existe : sur l’autoroute et ailleurs, conclut la Commission des
droits de la personne, dans un rapport publié l’an dernier.
Au Québec, les routes sont sûres,
précise Me Saint-Pierre. « Mais à d’autres égards, c’est pire »,
dit-il, pressé de voir le Barreau
et les tribunaux faire quelque chose.
Parce que malgré les beaux
discours, le problème s’étend : « Depuis le 11 septembre, c’est
devenu le cauchemar d’autres groupes : des Arabes et de tous ceux qui
leur ressemblent… »