Société : Otages d'Horreur à l'Amour     Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Karim Benessaieh
La Presse, Montréal, Samedi, 04 Septembre 2004

Prises d'otages : de l'horreur... à l'amour (0)

    Il y a 31 ans presque jour pour jour, un fugitif suédois du nom de Jen Erik Olsson rate son vol de banque et se trouve encerclé par les policiers. Il prend en otages quatre employés pendant six jours. Une fois libérés, les otages vont protéger de leur corps leur ravisseur, vont refuser de témoigner contre lui en cour et iront lui rendre visite en prison.
    L'une des victimes tombera même amoureuse d'Olsson et l'épousera. Le syndrome de Stockholm était né.
    Correspondant pour Radio-Canada en Irak, le journaliste Roger Auques, lui, a été séquestré pendant 319 jours en 1987 à Beyrouth, au Liban. Il n'y a pas eu de syndrome de Stockholm dans son cas. « Heureusement, a-t-il précisé de son hôtel à Bagdad. J'ai toujours considéré que les ravisseurs étaient des sauvages et des terroristes. » Le plus difficile, a-t-il confié plus tôt cette semaine à un quotidien français, « c'est d'être plongé dans l'inconnu. L'otage n'est ni maître de sa vie ni de son destin et sait pertinemment qu'il est entre les mains d'individus qui ne lui veulent aucun bien (...) Ne pas désespérer est une lutte journalière. »
    Depuis trois décennies, de l'Amérique du Sud à l'Irak, en passant par la Russie, la prise d'otages a été décrite comme une des expériences humaines les plus traumatisantes. Disparue depuis près d'un millénaire, cette forme d'action est réapparue graduellement au XX è siècle, « une résurgence des temps barbares », commente avec amertume Denis Szabo, criminologue à l'Université de Montréal à la retraite et spécialiste des prises d'otages. « Ça devient un chapitre de l'art de la guerre au même titre que les blindés, estime-t-il. Et c'est pratiquement impossible à parer quand des groupes terroristes décident de l'utiliser. »
    Qu'elles soient maltraitées ou relativement épargnées, qu'elles puissent parler à leurs gardiens ou non, les victimes connaissent toutes le même choc : celui d'être privées de leur liberté et de craindre pour leur vie.
    Urgentologue pratiquant à Rennes, en France, Franck Garden-Breche s'est longuement intéressé à ce phénomène auquel il a consacré une thèse. Il s'est notamment basé sur des entrevues avec 30 ex-otages. « Souvent, les otages en gardent des traumatismes, ça chamboule complètement leur vie, explique le Dr Garden-Breche au bout du fil. Il a souvent des ruptures familiales ou avec les amis. On a vu des otages fréquemment divorcer, perdre leurs amis, changer de milieu. Certains changent de profession, parce qu'ils ont complètement changé leur vision de la vie, parce qu'ils ont connu un sentiment de mort imminente. »
    Dans certains cas, surtout si d'autres otages sont morts au cours de l'événement, les rescapés seront atteints de syndrome du survivant, « la culpabilité d'être vivant alors que d'autres qui étaient avec eux sont morts », explique l'urgentologue.

D'otage à complice

    Dans bien des cas, les otages vivront cet attachement paradoxal à leurs ravisseurs, qu'on a identifié pour la première fois en 1978 sous le nom de syndrome de Stockholm. Les exemples abondent. Un an après le hold-up raté d'Olsson, toujours à Stockholm, une fonctionnaire séquestrée à l'ambassade de la République fédérale allemande annonça publiquement son adhésion à la cause de ses ravisseurs, le groupe terroriste appelé la bande à Baader.
    Cas célèbre, en 1974, une adolescente américaine, fille de milliardaire, Patricia Hearst, est enlevée à Berkeley. Moins de deux mois plus tard, elle participe volontairement à une attaque de banque avec ses ravisseurs, l'Armée de libération symbionèse.
    Dans la ville française de Nantes, en plein tribunal, trois malfaiteurs ont séquestré 34 personnes pendant 26 heures en 1985. Une des femmes otages a divorcé peu après l'événement et s'est remarié avec un des ravisseurs.
    Le mécanisme ce cette attirance surprenante est assez bien connu. D'abord, il faut qu'il y ait de bonnes conditions de détention. « S'il y a des violences physiques ou psychologiques importantes infligées aux otages, ça inhibe le syndrome », précise Franck Garden-Breche. Les ravisseurs doivent ensuite pouvoir justifier de façon convaincante leur acte. Il ne doit exister aucun antagonisme racial ou ethnique ni aucun sentiment de haine des ravisseurs à l'égard des otages. Enfin, les victimes ne doivent pas connaître les mécanismes du syndrome de Stockholm.
    « Il y a une bulle dans laquelle il y a les otages et les ravisseurs et, à l'extérieur, il y a tout un tas de monde, explique le Dr Garden-Breche. Au fil du temps, pour les otages, c'est le monde extérieur qui devient dangereux pour leur bulle. Ce qu'ils craignent, c'est qu'il y ait un assaut des forces de police au cours duquel ils risquent d'être tués... et leurs ravisseurs aussi. »