Collaboration spéciale Yves Boisvert
La Presse, Montréal, Jeudi, 19 Août 2004
Comment on devient un pays
Comment
devient-on un pays ? Il n'y a pas de livre d'instruction. Aucun code
d'accession à la souveraineté. Le droit international ? Il existe... mais
s'inspire essentiellement de la pratique des pays.
Il n'y a pas si longtemps, cette pratique consistait surtout
pour une colonie à prendre les armes pour faire son indépendance d'une
métropole, ou pour réunir des territoires ou en conquérir. Ce n'est
certainement pas l'état actuel du « droit international », aussi évanescent
soit-il.
En 1998, la Cour suprême du Canada a dit que si le Québec,
au terme d'un référendum portant sur une question claire, et dégageant une
majorité claire, décidait de faire sécession, le reste du Canada aurait une
obligation de négocier les termes de ce divorce. Un jugement relativement bien
accueilli par le gouvernement de Lucien Bouchard.
La plus haute autorité juridique fédérale venait en effet
reconnaître la légitimité juridique de la souveraineté du Québec. Autrement
dit, contrairement à ce que plaidait Guy Bertrand -- qui était cette
semaine-là furieusement fédéraliste --, le Québec a parfaitement le droit de
devenir souverain. Aucune règle ne permet de le retenir « de force ».
Mais, sans donner de recette précise, le principe
démocratique doit guider l'opération. Ce n'était là que la traduction en
droit canadien de ce qu'on pourrait appeler la meilleure pratique contemporaine
des États.
L'ONU
Il
y a 191 pays sur cette planète. Du moins 191 États membres de l'Organisation
des Nations Unies (ONU).
On pourrait remonter à l'Antiquité, mais contentons-nous
d'observer que l'ONU compte aujourd'hui 35 membres de plus qu'en 1989, année
où le mur de Berlin fut jeté à terre, annonçant l'éclatement du bloc
communiste.
Comment sont-ils devenus indépendants ? De bien des
manières différentes. Mais très souvent par, ou en utilisant un référendum
quelque part dans le processus.
Si on commence par le dernier État inscrit, Le Timor-Leste
(ex-Timor oriental), ex-colonie portugaise annexée illégalement par
l"Indonésie, et martyrisée par des années de répression armée, il est
devenu membre de l'ONU le 27 septembre 2002. Un référendum y avait été tenu
par l'ONU : 78,5 % des électeurs ont dit oui.
Deux semaines plus tôt, l'ONU a accueilli la Suisse, qui ne
venait pas d'accéder à l'indépendance, mais de décider de devenir membre de
l'organisation. C'est bien sûr par référendum que le pays le plus
référendaire au monde a pris cette décision (54,6 %).
Remontons à 1991. Cette année-là, tout se précipite en
URSS. En septembre, les trois républiques baltes ont été les premières à
sortir de la fédération pour être admises à l'ONU. Dans les trois cas, des
référendums avaient été tenus, pour être aussitôt déclarés illégaux,
par le pouvoir à Moscou. Le « oui » à l'indépendance l'avait emporté à 90
% en Lituanie, et à 77 % en Estonie et en Lettonie.
Moscou avait organisé des contre-référendums en mars dans
plusieurs républiques, d'où on prétendait avoir trouvé un soutien de 76 % au
maintien d'une Union Soviétique « renouvelée ». Mai rapidement, des
référendums locaux et « illégaux » venaient donner de tout autres
résultats un peu partout. En Géorgie (98,9 % de oui !), en Arménie (99,3 %
!), au Turkménistan (94 %), mais aussi au Kirghizistan, en Ukraine, au
Tadjikistan, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, en Moldavie, en Azerbaïdjan ont
été organisés au cours de l'année 1991. En décembre de cette année-là, il
n'a plus resté à la Russie qu'à constater que, de fait, l'URSS n'existait
plus. L'année suivante, les 15 républiques adhéraient, séparément, à
l'ONU.
À la même étape, la Yougoslavie a commencé à se
désintégrer. Des référendums ont été tenus assez rapidement, parfois en
pleine guerre. Tant en Croatie (90 %) qu'en Bosnie (63 %), en Macédoine (90 %)
et en Slovénie (88 %), le « oui » l'a emporté fortement. Ce qui n'a pas
empêché la guerre, ni les massacres. Les quatre ont été admis à l'ONU en
1992 et 1993. La Serbie-Montenegro, ce qui restait du pouvoir central
yougoslave, a été admise en 2000.
L'Érythrée est un autre cas d'accession à la souveraineté
par voie référendaire : le 28 mai 1993, cette province éthiopienne devenait
un État souverain après que la population eut dit oui à l'indépendance à 90
%... après deux ans de guerre.
Le cas le plus bizarre, finalement, est celui, parfaitement
pacifique, de la Tchécoslovaquie. Après l'effondrement du pouvoir communiste,
les nationalistes ont pris le pouvoir dans la partie slovaque (cinq des 15
millions d'habitants du pays), et des négociations sur l'autonomie de la
région ont commencé.
Il a vite été question de souveraineté dans les
pourparlers entre le parti majoritaire slovaque et le parti majoritaire
tchèque. Il fut question de faire ratifier une séparation à l'amiable par
référendum, mais des objections techniques ont été soulevées... et
finalement, jamais personne ne s'est prononcé sur la question.
Les élus, eux-mêmes, étaient loin de détenir une
majorité écrasante : les deux leaders n'avaient obtenu qu'un tiers des voix
chacun. On était loin du mandat clair ! Les sondages, chez les Tchèques comme
chez les Slovaques, montrent que le divorce était favorisé par moins de la
moitié de la population. Mais qu'importe, les poignées de main s'échangent,
les documents sont signés, et, bing bang ! voila deux nouveaux pays qui
arrivent à l'ONU avec des feux d'artifice en janvier 1993, alors qu'un an plus
tôt, on parlait vaguement de souveraineté !
Des micro-pays comme Andorre (en 1993, la population s'est
prononcée à 78 % pour l'indépendance lors d'un référendum) et une flopée
de petites îles du Pacifique ont accédé au statut d'État dans des contextes
qui ne sont pas de grande utilité pour le débat qui nous occupe.
Le Québec et Parizeau
Que retenir de tout cela ? Ce qu'on voudra. Mais depuis 30 ans, le Parti
Québécois propose de faire du Québec un État souverain par une méthode
incontestable, reconnue par (presque) tous comme la meilleure mesure de la
volonté populaire : un référendum. Tant René Lévesque que Jacques Parizeau,
Lucien Bouchard et Bernard Landry ont suivi le même chemin jusqu'à maintenant.
Et de Pierre Trudeau à Brian Mulroney, à Jean Chrétien, on a reconnu
implicitement à Ottawa la légitimité du processus.
L'idée de Jacques Parizeau, appelons-la l'élection
semi-référendaire, qui consiste au fond à commencer la souveraineté aux
trois quarts dès après une élection, pour ne laisser qu'un référendum de
ratification en bout de piste, est un recul démocratique qui ne peut que
marginaliser le PQ.
Ce débat d'arrière-garde n'oppose pas fédéralistes et
souverainistes. Mais les héritiers de René Lévesque, au fond les démocrate
rigoureux de toutes tendances, et une frange revancharde du PQ.
Ce n'est pas pour rien que René Lévesque, placé par ses
militants devant ce genre de tactique, avait dit qu'advenant une élection «
référendaire », il aurait « de la misère à voter pour lui-même ».