Société : La fugue, cas 4     Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Nicolas Bérubé
La Presse, Montréal, Dimanche, 25 Juillet 2004

Délinquante ou précoce ?

                                              Photo Patrick Sanfaçon La Presse
Julie Bureau n'a pas goûté à la vie itinérante dans laquelle tombent parfois les jeunes fugueurs. Elle a plutôt été hébergée par un bon Samaritain dans une maison de Beauceville.

      L'histoire de la jeune Julie Bureau a captivé le Québec la semaine dernière. Les fugueurs qui quittent le nid familial à 14 ans pour réapparaître trois ans  plus tard heureux et en santé ne sont pas légion.

      Pour plusieurs spécialistes des adolescents et de la fugue, le cas de Julie Bureau est tellement rare qu'il ne  cadre pas dans les grilles d'analyse habituelles. D'après eux, Julie est peut-être plus précoce que délinquante...

     Ce qui distingue Julie Bureau des fugueurs habituels, c'est qu'elle semble avoir vécu une vie banale...

     « Exceptionnel. » « Peu courant. » « Très, très rare. » « Étonnant. »
    Les experts consultés par La Presse cette semaine sont unanimes : le cas de Julie Bureau est unique. La jeune femme de 17 ans qui a habité pendant trois ans chez un inconnu qui lui a offert une chambre ne cadre pas  avec l'image que l'on se fait des jeunes fugueurs.
    On les imagine prisonniers d'un cercle vicieux de vagabondage, de prostitution de rue  et de consommation de drogue. Julie Bureau, elle, avait sa chambre proprette dans une maison en briques roses juchée sur une colline de Beauceville. « Elle n'a pas vécu une vie de prostitution, de drogue, rien de criminel, a dit cette semaine son avocate, Me Stéphanie Côté, en conférence de presse. Elle ne dansait pas dans les bars. C'est une jeune fille qui a l'air très allumée, très présente, et qui ne comprend pas pourquoi tout le monde s'intéresse à son histoire... »
    En fait, ce qui est exceptionnel, c'est que, contrairement aux fugueurs habituels, Julie semble avoir vécu une vie... banale.
    Mary Jane Rotheram-Borus, professeure de psychologie clinique à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), a fait des recherches sur le phénomène de la fugue depuis 20 ans. Elle affirme n'avoir jamais fait face à un cas semblable à celui de Julie Bureau.
    « Il est extrêmement rare qu'une fugue dure aussi longtemps. C'est très peu courant qu'un fugueur  ne prenne pas  contact avec ses parents pendant plusieurs années. Je peux concevoir que les gens aient de la difficulté à comprendre ce qui s'est passé. »
    L'histoire de Julie, dit-elle, n'aurait donc pas tant à voir avec celle des fugueurs « typiques » qu'avec celle des jeunes adultes, qui décident un bon jour de quitter le nid familial et qui ne donnent pas souvent de leurs nouvelles. « C'est un comportement qu'on observe parfois à la toute fin de l'adolescence. Je crois que, dans son cas, ce déclic s'est produit à un âge plus précoce. »
    Le fait que la jeune fugueuse ait été pensionnaire au moment où une peine d'amour l'a affligée a pu faciliter son départ, ou à tout le moins le rendre moins dramatique à ses yeux, avance Mme Rotheram-Borus. Julie Bureau était en internat au collège River de Coaticook, situé à une centaine de kilomètres de la maison familiale de Milan, en Estrie, lorsqu'elle a disparu en septembre 2001.
    « Elle était déjà partie de chez elle. Ses rapports avec les gens qui l'entourent étaient déjà  modifiés. Elle n'était plus dépendante de sa relation avec ses parents. Ça rend la coupure moins difficile à faire », explique Mme Rotheram-Borus, qui est responsable d'un numéro thématique de la revue Journal of Adolescence portant sur la fugue, à paraître sous peu.
    Pina Arcamone, directrice générale du Réseau Enfants Retour, est moins catégorique : elle veut attendre d'avoir la version de la jeune fille avant de se prononcer. « Mais une chose est certaine : le cas de Julie est différent de toutes les histoires que nous entendons ici », dit-elle.
    Au Québec, on recense environ 6000 cas de fugues par année. Dans 86 % des cas, les jeunes rentrent à maison dans la semaine qui suit leur départ. Dans les classeurs du Réseau Enfants Retour, seuls six dossiers concernent des fugues qui durent depuis plus de 18 mois.
    Selon Mme Arcamone, il faudrait remonter à 1983 pour trouver un cas qui s'apparente à celui de Julie Bureau. Cette année-là, une jeune fille de 13 ans originaire de Québec avait décidé de fuir la maison familiale pour vivre sa vie avec son amoureux. « Pendant des années, les parents n'ont pas eu signe de vie. Puis, quatre ans plus tard, le téléphone a sonné. La jeune fille, qui habitait maintenant en Floride et qui avait trois enfants, appelait son père pour lui souhaiter bonne fête. » Les parents, qui se sont précipités en Floride, ont finalement convaincu leur fille, âgée de 17 ans, de revenir vivre à la maison.
    Comment ces jeunes peuvent-ils ne pas donner de nouvelles pendant des années à leurs parents morts d'inquiétude ? Pour Mary Jane Rotheram-Borus, les jeunes fugueurs, si aventureux qu'ils soient, ont encore des réflexes d'enfant. « Au début de l'adolescence, les jeunes ont tendance à croire qu'ils sont seuls au monde, seuls dans leur peine d'amour, seuls avec leurs problèmes. Ils ne conçoivent pas que les autres ont un point de vue différent sur les événements. Ils ne s'arrêtent pas à penser à la douleur de leurs parents. En fait, dès qu'ils trouvent une oreille attentive, ils en font un substitut à leur famille. »

Fly to, fly from

   Marie Robert, chercheuse au Groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention de l'Université de Montréal, se consacre depuis quatre ans à l'étude des adolescents et de la fugue. Ses recherches l'ont amenée à rencontrer 130 fugueurs de 12 à 17 ans issus de plusieurs régions de la province (Côte Nord, Estrie, Montréal et Québec).
    Selon elle, les fugueurs se divisent en deux groupes : les fly to (ceux qui partent vers la nouveauté et l'aventure) et les fly from (ceux qui fuient la maison familiale).
    « Les garçons qui quittent la maison ont souvent des problèmes de comportement. Ils consomment des drogues et ont des problèmes de délinquance mineure. Ils quittent la maison pour l'excitation et l'aventure qu'ils espèrent trouver. »
    « Quant aux filles, elles sont surtout des fly from, c'est-à-dire qu'elles quittent la maison parce qu'elles y subissent de mauvais traitements. Et contrairement aux garçons, les filles ont plus tendance à mentir pour cacher leur jeu », dit-elle.
    Ces profils types s'appliquent à 82 % des fugueurs, estime Mme Robert. Toutefois, ils ne semblent pas s'appliquer au cas de Julie Bureau, dont les parents affirment sur toutes les tribunes qu'elle était bien traitée à la maison.
    « Chaque règle a ses exceptions ! lance Mme Robert, qui enseigne actuellement au département de psychoéducation et de psychologie de l'Université du Québec en Outaouais. Dans le cas de Julie, ce qui est atypique, c'est qu'elle a rencontré un bon Samaritain lors de sa fugue, alors que les jeunes fugueurs sont habituellement aux prises avec une culture de rue. Son histoire a donc pris une tournure très différente de celle des fugueurs habituels », dit-elle, en soulignant que le portrait sera incomplet tant que Julie Bureau ne pourra pas elle-même raconter sa version des faits.
    Chose certaine, Julie et ses parents ne sont pas au bout de leurs peines. Les chercheurs consultés s'entendent tous pour dire que la réconciliation sera éprouvante.  Les plaies se rouvrent parfois facilement, surtout lorsque la fugue a été aussi longue et que la fugueuse est pratiquement rendue une adulte. Les retrouvailles risquent d'être à l'image de la fugue : imprévisibles et exceptionnelles.
    « Les parents sont soulagés de savoir que leur fille est en vie et en bonne santé, et c'est une réaction saine, explique Mme Arcamone. Mais les choses ne sont pas rentrées dans l'ordre pour autant. Pour les parents, le vrai travail commence maintenant. »
   

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