Collaboration Silvia
Galipeau
La Presse, Montréal, Samedi 08 Mai 2004
Génération X : Ces parents de la génération X...
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| Photo : Bernard Brault, La Presse |
| Annie Régol et Francis Péloquin ne sont pas sûrs d'avoir réussi «leur coup» comme parents. Leur fils Félix leur a déjà dit qu'il avait des «droits», et que s'ils voulaient que ses devoirs soient faits, ils n'avaient qu'à les faire eux-mêmes ! |
La génération X, longtemps dite sacrifiée, a grandi. Fini l'âge ingrat, les X ont aujourd'hui les deux pieds dans l'âge mûr, la trentaine et la quarantaine affirmée. S'ils se sont longtemps définis par opposition à leurs parents, les lyriques baby-boomers, c'est aujourd'hui à leur tour d'élever des enfants. Mais ces X font-ils vraiment des parents différents? Regard sur une génération pas si X que cela.
«Nous
les X, notre épanouissement s'est exprimé à travers l'évolution de
notre famille. C'est nous qui avons fait la réflexion sur la famille, qui
avons mis la famille de l'avant. On
donne beaucoup à nos
enfants. On est très présents, et en même temps, j'ai l'impression qu'on est
en train de dérailler. Les enfants sont en train de se payer notre tête !»
Annie Régol, 43 ans et mère de deux jeunes enfants de 6 et 8 ans, traverse une
crise «anti-parents». Cette mère artiste, qui a elle-même
«Les baby-boomers se sont épanouis dans le travail,
reprend-elle. Nous, on s'est retournés vers les valeurs de la famille, mais je
ne suis pas sûre qu'on ait réussi notre coup.»
Pourquoi un tel constat d'échec ? Parce que même en aimant ses enfants de tout
son coeur, en les élevant de son mieux et avec les meilleures intentions du
monde, elle réalise aujourd'hui qu'ils sont devenus de petits rois. Des enfants
rois. «Les enfants sont rendus d'une arrogance. Les enfants rois sont communs.
On les laisse pitcher leurs sacs par terre et on ne dit rien, on fait
comme si de rien n'était !» dénonce celle dont le fils (8 ans) lui a déjà
dit qu'il avait des «droits» et que si elle voulait que ses devoirs soient
faits, elle n'avait qu'à les faire elle-même ! Et vlan !
Que s'est-il passé pour en arriver là? D'après Jacques Hamel, sociologue
associé à l'INRS, culture et société, ces jeunes parents que l'on dit de la
génération X «partagent à beaucoup d'égards les valeurs de leurs propres
parents : le travail, le succès et les valeurs matérielles». Résultat : ce
sont leurs enfants qui, à leur tour, en font les frais.
Le sociologue en est arrivé à cette conclusion après avoir analysé à la
loupe les comportements des jeunes de la génération X dans les années 90,
avant de les revisiter 10 ans plus tard. Certes, la génération X a longuement
critiqué les baby-boomers pour avoir sacrifié ses enfants au profit de son épanouissement
professionnel. Certes, la génération X a toujours reproché aux parents
boomers de travailler et de moins s'occuper d'eux. «Mais quand on cherche à
cerner les modes de vie de la génération X, les deux parents travaillent aussi
!» remarque-t-il. Si les parents aujourd'hui affirment mettre d'abord et avant
tout leur famille de l'avant, «il y a un paradoxe entre ce qu'ils disent et ce
qu'ils font, ajoute-t-il. On peut dire que la famille est importante, mais une
fois qu'on a des responsabilités financières, on se défonce dans le travail
et ce sont les enfants qui en payent le prix».
D'après lui, les parents de la génération X «une génération plurielle»
prend-il la peine de préciser, ayant noté des différences notables selon les
milieux sociaux« sont une anomalie historique. »Chaque génération se démarque
de la précédente. Mais là, on a tendance à épouser la culture des aînés.«
Plus vieux
Une différence notable, toutefois: l'âge. Les parents aujourd'hui ont leurs
enfants beaucoup plus tard que les boomers. Conséquence : ils ont aussi moins
d'enfants. »C'est à cause de l'allongement de la jeunesse, pense Jacques Hamel.
On franchit les étapes plus tard, il y a un allongement des études et il est
plus compliqué de s'intégrer au marché du travail.«
C'est ainsi que Sylvain Turcotte, 37 ans, est le jeune père d'un petit de 2
ans. S'il a attendu si tard avant de fonder une famille, c'est que sa conjointe
terminait un doctorat en médecine vétérinaire. Les études et la carrière
ont donc retardé sa maternité.
Idem pour Jocelyne Perrier, 41 ans, mère d'un garçon de 7 ans, qui a quant à
elle préféré faire un enfant plus tard pour mener à bien sa carrière de
productrice en télévision. »Je voulais faire quelque chose de satisfaisant
avant«, dit-elle. Fiston plus grand, elle poursuit maintenant un doctorat en
histoire.
Les pères sont aussi plus présents aujourd'hui que ne l'étaient les papas
boomers. »Avec l'arrivée des femmes sur le marché du travail, ils n'ont pas
eu le choix«, note Gilles Pronovost, sociologue et directeur général du
Conseil de développement de la recherche sur la famille du Québec.
Ce qui ne veut pas dire qu'ils profitent tous de leurs droits en matière de
congés parentaux, précise toutefois Richard Cloutier, psychologue du développement
à l'Université Laval. »Il y a encore des stigmates sociaux, déplore-t-il. Un
avocat qui prend un congé parental est un fainéant qui va jouer au golf.«
Comment ces jeunes parents qui ont eu des enfants sur le tard les élèvent-ils
? Pas bien différemment des parents qui les ont précédés. Les mêmes auteurs
sont sur toutes les tables de chevet, de Dodson à Brazelton. Même les parents
plus jeunes (dits de la génération Y) n'y échappent pas.
»Cela n'a pas changé, il y a toujours les mêmes vieux classiques, note André
Turmel, sociologue à l'Université Laval. Spock est l'un des livres les plus
vendus après la Bible. Moi (baby-boomer), j'ai élevé mes enfants avec Dodson Tout
se joue avant six ans et maintenant, ma fille (Y) élève ses enfants avec
ça. Et ça n'est pas moi qui le lui ai donné !«
En complément, les parents de la génération X sont aussi de la génération
magazine et d'Internet, qui leur offre à cet égard une foule de ressources éducatives,
dont l'une des plus grandes qualités est probable-ment l'accessibilité.
»C'est rassurant de voir que ton monstre n'est pas le seul à être un monstre
à 2 ans, que c'est normal«, commente Jocelyne Perrier, qui avoue avoir lu
Dodson à plusieurs reprises. Quant au fameux docteur Brazelton, qui a publié
une bonne vingtaine d'ouvrages sur la parentalité, »il écrit tout ce que les
parents veulent entendre«, remarque Sylvain Turcotte.
Un exemple ? »C'est normal que votre enfant crie, relate-t-il, laissez-le
faire, n'intervenez pas, cela fait partie de son développement. C'est ce que je
voulais entendre parce que cela voulait dire que notre famille n'était pas
anormale. Mais en même temps, peut-être que le docteur Brazelton a écrit ce
que les parents voulaient entendre pour payer son condo à Rio et que ce n'est
pas la vérité !«
»Ce qu'il dit n'a rien d'exceptionnel et de profond, reprend-il. Je le suis et
ça me plaît, et c'est pour ça que ça me fait peur. Quand je vois les jeunes
aujourd'hui, j'ai peur de rater le coche et de mal élever mon fils. Ce serait
la faute du docteur Brazelton«, lance-t-il à la blague.
Le règne de l'enfant roi
Les parents de la génération X sont-ils trop laxistes, trop permissifs, à
l'instar des baby-boomers avant eux? Pascale Pontoreau, journaliste et auteure
de l'essai Des enfants, en avoir ou pas, croit que oui. Cette mère de
quatre enfants, elle-même élevée en France jusqu'à l'âge de 20 ans, note
qu'ici, la »rigueur, le respect et la performance« qu'elle exige de ses
enfants ne sont pas la norme, et c'est un euphémisme. »Quand tu vis à une époque
où le laxisme est la base, et que toi tu essayes d'être autoritaire, tu te
fais regarder de travers«, dit-elle.
À l'image des boomers qui étaient plutôt copain-copain avec leurs enfants,
les parents aujourd'hui ne sont pas non plus des plus autoritaires, reprend le
sociologue André Turmel. »Et c'est un problème, parce que les parents sont
incapables de dire non. Certains accusent Spock, mais je pense que c'est plus
profond que cela, dit-il. La génération des baby-boomers, dont je suis, a lutté
contre une certaine conception de l'autorité patriarcale. Et au nom de cette
lutte, on a joué aux copain-copain avec nos enfants et je pense que cela
continue. On joue à devenir l'ami sans être capable d'être le parent. Résultat,
on a fait des gens qui n'ont pas de colonne vertébrale ou qui sont parfaitement
odieux. Des enfants rois.«
Un bémol toutefois : aucun des parents interrogés dans le cadre de ce
reportage n'a dit jouer au copain avec ses enfants. Tous pensent incarner un rôle
parental, certains plus permissifs que d'autres. »Je suis une mère et je le
suis consciemment, souligne Jocelyne Perrier. Mon enfant n'a pas besoin d'un
ami. Il faut qu'il se sente guidé.« Guidé certes, mais elle avoue tout de même
assouplir ses règles de temps à autre : pas de télé la semaine, sauf si...
»
Aussi, selon François Dumesnil, psychologue et auteur du guide Parent
responsable, enfant équilibré, de tout temps, chez les boomers comme
aujourd'hui, il y a eu des enfants bien élevés, d'autres mal élevés. La différence
aujourd'hui, ajoute l'auteur, c'est que ces parents qui sont incapables de
s'affirmer ont eux-mêmes été carencés dans leur enfance, croit-il. «Ils ont
fait des enfants parce qu'ils étaient en quête d'affection, ou parce qu'ils
voyaient cela comme un accomplissement personnel. Mais ils sont peu disponibles
pour leurs enfants et ceux-ci sont laissés à eux-mêmes.»
Même son de cloche de la part du psychologue Richard Cloutier. «Le problème
que les cliniciens dénoncent le plus, c'est le manque d'affirmation parentale»,
dit-il. Les parents ont tendance à confondre l'orientation de leur enfant et
l'autorité, une valeur «pas cool». «Pour-tant les enfants ont besoin
d'orientation», plaide-t-il.
Pourquoi cette peur de l'autorité? «Moins il y a d'enfants, plus on a tendance
à être comme ça, croit-il. À cause de la raréfaction de ces objets d'amour
que sont les enfants.»
Faute de temps, déchirés comme les baby-boomers avant eux entre leurs
responsabilités professionnelles et parentales, les parents aujourd'hui sont
obligés de jouer «au parent bonbon» ou de s'improviser «gendarme, parce
qu'il n'ont pas le temps de faire autre chose». «Mais dans les deux cas, ça
n'est pas intéressant.» Dur constat, pour une génération qui voulait
justement miser sur la famille.
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LES LIVRES DE CHEVET DES PARENTS
BENJAMIN SPOCK
C'est l'un des premiers pédiatres à cumuler deux formations : la pédiatrie et
la psychanalyse. Il publie en 1946 son best-seller : The Common Sense Book of
Baby & Child Care, traduit en 39 langues, vendu à plus de 50 millions
d'exemplaires. Le livre le plus populaire au monde tout juste après la Bible.
Sa théorie? Élever des enfants peut être amusant, ce sont les parents qui
savent ce qui est le mieux pour leurs enfants, on ne peut pas trop gâter un
enfant, etc. Une pensée qui n'a rien de bien révolutionnaire aujourd'hui, mais
qui détonnait clairement à l'époque, où l'autorité parentale régnait.
FRANÇOISE DOLTO
Psychanalyste freudienne, elle considère l'enfant comme un sujet à qui il faut
dire les choses, ne rien cacher. Dans ses nombreux ouvrages, sans cesse réédités,
dont Lorsque l'enfant paraît, La Cause des enfants ou Tout est
langage, elle définit le développement de l'enfant comme une suite de «castrations»:
ombilicale avec la naissance, orale avec le sevrage, anale avec la marche et
l'apprentissage de la propreté. Chacune de ces castrations est une sorte d'épreuve.
La responsabilité des parents est d'aider l'enfant à les franchir avec succès.
T. BERRY BRAZELTON
Digne successeur de Spock, auteur de près de 30 livres sur l'éducation des
enfants portant sur le sommeil, le passage au petit pot ou la discipline,
Brazelton est aussi connu pour sa mise au point du système Touch-points, lequel
permet d'évaluer le développement de l'enfant selon son âge. Dans Discipline,
the Brazelton Way, il souligne que la discipline doit être perçue comme un
enseignement (et non une punition), insiste sur l'importance des limites, de la
répétition et de la cohérence, dans le but de développer l'autodiscipline de
l'enfant.
FRANÇOIS DUMESNIL
Auteur de Parent responsable, enfant équilibré, ce psychologue québécois
considère qu'on a les enfants qu'on fait. Selon lui, tout bon parent doit posséder
deux qualités : la capacité de se décentrer de soi-même pour entourer
l'enfant sur le plan affectif, et la lucidité. Cette lucidité exige de mettre
des balises, encadrer son enfant, voire le discipliner. Le parent se doit
finalement d'être un parent, et non un ami pour son enfant.
FITZHUGH DODSON
Dans son best seller Tout se joue avant six ans, le psychologue, qui voit
l'art d'être parent comme un métier qui s'apprend, considère que «tout» (la
pensée, les aptitudes et la personnalité de l'enfant) se joue avant six ans.
Il suggère donc d'aider l'enfant à traverser ces étapes (sans toutefois
jamais le contraindre ou le forcer) jusqu'à son plein épanouissement.
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Suite
de dossier Famille : Famille (1) Bébé et Sexe
Famille X (2)
Famille X (3)