Société : Civilisation et Grands-Parents      Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Mathieu Perreault
La Presse, Montréal, Dimanche, 18 Juillet 2004

Le succès d'une civilisation dépend des grands-parents

Voilà 30 000 ans, la proportion de grands-parents chez les hommes de Cro-Magnon a brusquement doublé, passant de 30% à 65% des adultes. Au même moment, le nombre d'hommes était multiplié par dix, de 600 000 à six millions.

Coïncidence ? Certainement pas, répond la paléontologue Rachel Caspari, de l'Université du Michigan. Ces deux événements sont liés et prouvent que les grands-parents sont essentiels au succès d'une civilisation.

«Chez les premiers humains, les groupes qui avaient une forte proportion de grands-parents avaient un avantage du point de vue de l'évolution», affirme Mme Caspari.

«Les grands-parents pouvaient transmettre un savoir précieux, notamment désigner ceux qui faisait partie de la famille élargie, et ils pouvaient s'occuper des jeunes enfants pendant que les parents chassaient et cueillaient.»  La paléontologue vient de publier son étude sur la proportion de grands-parents au début du paléolithique supérieur, voilà 30 000 ans, dans Proceedings of the National Academy of Sciences.

Les «grands-parents» dont parle Mme Caspari sont en fait des individus ayant deux fois l’âge de la majorité sexuelle. « À cette époque, les enfants arrivaient rapidement après la maturité sexuelle, 15 ans. À 30 ans, on était grand-parent. Pendant plusieurs dizaines de milliers d’années, les individus de 30 ans étaient environ deux fois moins nombreux que les individus de 15 ans. Voilà 30 000 ans, en l’espace de quelques milliers d’années, cette proportion s’est inversée : il y avait deux fois plus d’individus de 30 ans que de 15 ans. »

L’usure des dents

Mme Caspari a fait ses calculs sur des fossiles de dents provenant de 768 individus de partout dans le monde, ayant vécu entre trois millions d’années et 16 000 ans avant notre ère.  « J’ai utilisé des dents parce que ce sont déjà des fossiles très riches en calcaires quand l’individu est vivant. Alors ils se conservent mieux. J’ai évalué l’usure des dents, qui permet de bien juger de l’âge. »

Ses travaux se raccrochent à l’ « hypothèse de la grand-mère », une théorie voulant que les sociétés humaines sont devenues plus productives quand les jeunes adultes ont été libérés des tâches parentales parce que leurs propres parents pouvaient prendre soin des bébés – c’est-à-dire de leurs petits-enfants. Aussi, la théorie veut que les enfants ont été mieux nourris et élevés par leurs grands-parents que par leurs parents, qui devaient aussi subvenir aux besoins de la famille.

Mme Caspari ajoute un élément à cette hypothèse : la transmission orale du savoir. « Les premières sociétés étaient certainement tribales, avec un rôle politique important pour les liens familiaux. Il était important de savoir qui était un deuxième cousin, qui était complètement étranger. Les grands-parents pouvaient identifier les cousins éloignées ; ils étaient en quelque sorte les arbitres de l’appartenance à la famille. Ils transmettent l’information familiale, par exemple les alliances politiques entre familles. »

 

Cet accent sur la transmission de l’information familiale trouve un écho intéressant dans nos sociétés modernes, note Mme Caspari : les tabous familiaux, par exemple la violence psychologique ou sexuelle passée sous silence par les parents et les grands-parents, sont souvent la source de stress importants pour les individus. « En quelque sorte, on peut dire que la paléontologie trouve un écho dans les psychothérapies d’aujourd’hui », dit-elle avec amusement.