Sciences : Démographie récente        Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Mathieu Perreault
La Presse, Montréal, Dimanche, 06 Juin 2004

85 Milliards d'Humains plus tard

La population de la Terre a augmenté en flèche depuis un siècle. Plusieurs démographes ont sonné l'alarme de la surpopulation dans les années 70. Mais en fait, la majorité de nos ancêtres ont vécu dans la préhistoire. Bienvenue dans le monde fascinant de la démographie préhistorique, une affaire qui a débuté il y a 7000 générations.

Paris --   
(Réf. document en pdf :  Population et Sociétés, no. 394, octobre 2003 )

    Entre 6000 et 2000 ans avant Jésus-Christ, la population a décuplé. Ce passage de moins de 10 millions à plus de 100 millions d'habitants sur Terre serait dû à des changements en apparence anodins : la libido et l'allaitement.
    Personne n'était évidemment sur les lieux pour en témoigner. Mais la démographie préhistorique est passée maître dans l'art de faire beaucoup avec peu. À partir de données sur les populations de chimpanzés en Afrique et sur les nomades d'Alaska au 18è siècle, cette science a rebâti les populations jusqu'à l'apparition de genre Homo, voilà 2,8 millions d'années. Plus du quart de nos ancêtres, 25 milliards su 85, ont vécu avant l'Homo sapiens, apparu il y a environ 200 000 ans.
    Pour en revenir à la brusque poussée démographie de la fin de la préhistoire, la cause semble être la sédentarisation : « Ce moment correspond au début de l'agriculture », explique Jean-Noël Biraben, médecin et démographe à l'Institut national d'études démographiques de Paris. « Les populations ont cessé d'être nomades et se sont sédentarisées. Dans un mode de vie nomades, les couples sont souvent trop fatigués à la suite des déplacements, et espacent beaucoup leurs relations sexuelles, ce qui diminue beaucoup leur fécondité. »
    De plus, les enfants des nomades, portés en permanence par leur mère, tètent très souvent, explique Pierre Bocquet-Appel, un anthropologue du CNRS de Paris, dans un récent numéro de Science et Vie. Cette lactation fréquente inhibe le retour du cycle menstruel et espace les naissances. La sédentarité, en permettant un usage prolongé du berceau, espace les tétées et favorise un retour de couches plus rapides. C'est-à-dire, diminue l'espacement des naissances et augmente le nombre d'enfants par femme.
    M. Biraben pense que l'allaitement a pu jouer un rôle dans l'explosion de la fécondité. « La sédentarité facilite l'adoption du berceau, reconnaît-il. Mais les habitudes d'allaitement varient beaucoup entre les ethnies, qu'elle soient nomades ou sédentaires. »
    Ce genre de petit débat illustre les difficultés auxquelles fait face la démographie préhistorique lorsqu'elle veut interpréter des changements si lointains. Ce sujet passionne M. Biraben depuis 30 ans. « Je me suis aperçu dans les années 70 que les démographes ne connaissaient rien à la préhistoire », explique M. Biraben, en entrevue dans son appartement de Saint-Germain-des-Prés. « Réciproquement, les préhistoriens qui se lançaient dans la démographie préhistorique ignoraient la démographie. Quand j'ai commencé à m'intéresser à la question, les manuels sur la préhistoire contenaient des articles sur la démographie qui n'étaient pas du tout satisfaisants. »

Explosion mandchoue

   Ses analyses ont permis au démographe de la préhistoire de conclure qu'un peu plus de 85 milliards d'hommes auraient foulé la terre depuis l'apparition du genre Homo, voilà 2,8 millions d'années. Plus de six milliards sont en vie aujourd'hui. Sur les 85 milliards, autour de 25 milliards ont vécu avant l'Homo sapiens, apparu il y a environ 200 000 ans, probablement en Éthiopie, et 60 milliards depuis, ce qui équivaut à entre 6000 et 7000 générations. « La presque totalité de nos ancêtres ont vécu dans la préhistoire, dont nous n'avons commencé à sortir que depuis 150 générations à peine », dit M. Biraben.
    Pendant longtemps, la population humaine a vécu en coexistence avec l'homme de Java, dans le Sud-Est asiatique, et l'homme de Néanderthal en Europe. « L'ensemble fluctuait entre 500 000 et 700 000 habitants, au gré des rigueurs ou douceurs du climat. Après un pic de chaleur voilà 100 000 ans, la dernière poussée glaciaire s'est manifestée voilà 70 000 ans, et a duré jusqu'à 8 500 avant avant notre ère. » Un goulot d'étranglement, où la population totale est tombée à quelques dizaines de milliers d'individus, a accompagné le début de cette glaciation.

    Vers 65 000 ans avant notre ère, l'Homo sapiens s'est montré plus expansif. « Les hommes de Java ont été éliminés entre -65 000 et -60 000. Puis les hommes de Néanderthal entre -42 000 et -25 000. »
    Sous les 50 0000 ans, M. Biraben précise toujours s'il s'agit d'avant ou d'après Jésus-Christ. « Nous avons des chiffres très précis depuis 50 000 ans : 2 000 ans, ça compte. C'est aussi relativement précis jusqu'à 100 000 ans. Au-delà, ça ne sert à rien de faire la distinction. » Comme synonyme à « avant Jésus-Christ », le démographe utilise le signe « moins ». 

Vers -8 600, «on assiste alors à une véritable explosion :
en 6 000 ans, la population passe de six millions à 100 millions d'individus.»

    Grâce aux innovations de l'Homo sapiens, la population mondiale a bondi de 600 000 à six millions et s'est maintenue à ce plateau jusqu'à ce que le climat change assez brusquement, vers 8 600 avant notre ère. C'est alors que la révolution technique du néolithique se forge au Proche-Orient, accompagnée de sédentarisation. « On assiste alors à une véritable explosion : en 6 000 ans, la population passe de six millions à 100 millions d'individus, dit M. Biraben. Des agglomérations villageoises, puis urbaines, surgissent. »
    La croissance démographique continue avec la métallurgie du bronze et du fer. Puis l'Antiquité et le Moyen-Âge ont vu des reculs temporaires de quelques siècles, dus aux guerres et aux maladies émergentes répandues par le commerce. « Par exemple, des maladies apparaissent avec l'extension des voies romaines, ou encore par les invasions, dit M. Biraben. L'invention de la cavalerie en Asie a accéléré les communications, et aussi la transmission des maladies. La population européenne a stagné à un peu plus de 40-45 millions pendant tout le premier millénaire de notre ère, à cause notamment de la désintégration de l'empire romain, et l'arrivée de nouvelles maladies avec les invasions. On peut penser que la peste justinienne explique que l'empereur d'Orient Justinien n'ait pas réussi à reconquérir l'empire romain. Son armée a été dévastée par la peste. »
    En Chine, pays dont la population est relativement bien connue grâce à un système de recensement remontant à 2 000 ans, les fluctuations sont encore plus importantes : 80 millions d'habitants au début de notre ère; 60 millions en 70 à cause de l'arrivée de la variole; 65 millions en 200; 30 millions en 400 à cause de graves troubles politiques appelés « période des trois royaumes »; 110 millions en 1200, à l'apogée de la dynastie Song; puis 70 millions en 1380 après l'expulsion des Mongols.
    « Avec la dynastie Ming commence une impressionnante poussée démographique qui ne sera interrompue que par la conquête mandchoue à partir de 1600, dit M. Biraben. Mais la croissance a repris grâce à l'extraordinaire prospérité, pour arriver à 450 millions au milieu du 19è siècle. Les révoltes, les guerres et l'effondrement économique vont ensuite faire stagner la population, qui ne va reprendre sa croissance qu'avec l'arrivée au pouvoir des communistes, au milieu du 20è siècle. » Pendant la dynastie mandchoue, l'Europe connaissait guerre après guerre, ce qui a accéléré les changements technologiques, mais a aussi limité la croissance de la population.

Il a fallu 100 ans pour passer d'un à deux milliards d'habitants sur Terre, mais seulement 12 pour aller de cinq à six milliards

    L'accélération de la croissance démographique s,est accentuée au 20è siècle : il a fallu 100 ans pour passer de un à deux milliards d'habitants sur Terre, entre 1804 et 1927, mais seulement 12 pour aller de cinq à six milliards, entre 1987 et 1999.

Périgord

   L'intérêt de M. Biraben pour la démographie préhistorique lui vient de la maison de campagne de son enfance dans le Périgord, près de riches gisements préhistoriques, notamment la grotte de Lascaux. Le médecin-démographe parisien a notamment enseigné à l'Université de Montréal au milieu des années 60, et a écrit entre autres le chapitre préhistoire de la prestigieuse Histoire de la population française.
    Les « paléorecensements » utilisent un mélange de comparaisons et de techniques démographiques. « On sait par exemple que les chimpanzés occupaient vers 1930 un territoire de quatre millions de kilomètres carrés, avec une population de 100 000 à 200 000 individus. Pour des populations plus proches de nous, on utilise le plus souvent des comparaisons avec des populations connues ayant une culture comparable sur un territoire semblable, dans des conditions climatiques similaires. » M. Biraben a notamment épluché des données russes sur les nomades d'Alaska au 18è siècle.
    Une dizaine d'autres méthodes peuvent occasionnellement servir à estimer la population d'un site ou d'un gisement préhistorique particulier, selon M. Biraben. « Puis on arrive aux premières données chiffrées fournies par les textes. Pour la France, il s'agit du Bellum Gallicum de Jules César, qui mentionne beaucoup de chiffres de populations que l'on peut recouper avec des analyses démographiques. Nous avons trouvé neuf recoupements qui s'avèrent bons. Ou César était statisticien, ou il n'a pas menti. »
    Les méthodes « comparatives » utilisées par M. Biraben sont contestées par certains paléontologues, qui ne jurent que par la densité de population rencontrée sur les sites de fouilles et divisent ses chiffres par 10. « Les paléontologues n'arrivent pas à donner des chiffres globaux, ils se concentrent sur les populations locales, se défend M. Biraben. Si on se fonde sur les répartitions par âge au décès, qu'ils fournissent d'après les squelettes, on arrive à des populations impossibles, qui disparaîtraient en 100 ans.