Santé : les Tics nerveux                         Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Lilianne Lacroix
La Presse, Montréal, Dimanche, 21 Septembre 2003

Comportement : Finis les tics nerveux

Entre Montréal et Sainte-Anne-des-Lacs, enfin seule dans son auto, Nicole Champagne en profitait pour se laisser enfin aller. La tête partait dans une espèce de mouvement sinueux qui semblait partir du milieu du dos pour rejoindre l'épaule et tordre le cou avant de finir au sommet de la tête. D'autres fois, c'était le bras : «Quand j'arrivais à la maison, j'étais épuisée, tous les muscles me faisaient mal. Mais c'était plus fort que moi, il fallait toujours que quelque chose bouge.»

Petite, elle pouvait se ronger les ongles jusqu'à ce que ça saigne. Ensuite, elle s'est fait craquer les doigts à répétition, s'est mise à cligner des yeux et à grimacer sans cesse. À l'école, elle affichait tellement de tics que ses compagnons l'avaient surnommée «Flasher» avant de l'isoler, comme les autres enfants jugés marginaux.

Ça ne s'est pas arrangé en vieillissant mais, avec l'âge, elle a tout de même appris à camoufler : «Parfois, j'arrivais à réduire un peu le mouvement, à le faire passer pour un autre comme de faire semblant de ramasser quelque chose par terre ou à le dévier en serrant les fesses par exemple. Même si ça paraissait moins, il y avait toujours, quelque part, des muscles en mouvement.»

Ce n'était pas tout à fait satisfaisant, mais ça lui permettait au moins de tenir le coup jusqu'à ce qu'elle soit seule et qu'elle puisse se soulager en se livrant à tous ces tics qui la démangeaient.

«C'est une envie irrésistible. On n'est pas bien tant qu'on ne le fait pas», explique-t-elle.

Pour comprendre un peu cette envie irrépressible, imaginez que ça vous pique horriblement. Soudainement, toute votre attention est concentrée dans ce petit point qui vous démange, vous n'en pouvez plus, il faut absolument que vous vous grattiez pour vous soulager un peu, il le faut... Ahhhh! enfin! Que ça fait du bien!... Eh bien, c'est un peu ça, mais à longueur de journée, souvent dans tout le corps et pour toutes sortes de mouvements qui n'ont qu'un but : libérer une tension insoutenable.

Une partie de moi

Pourtant, malgré tous les tics qui l'affligeaient, il ne serait jamais venu à l'idée de Mme Champagne de consulter. «Ça faisait tout simplement partie de moi», dit cette propriétaire d'une petite auberge du centre-ville. Ce qui l'a poussée vers l'équipe du psychologue Kieron O'Connor, qui se penche sur le phénomène des tics et qui a conçu une thérapie behaviorale pour les diminuer, c'est le bruxisme qu'elle a développé dans les dernières années.

Le bruxisme consiste à serrer ou à frotter les dents les unes contre les autres à tel point que cela peut entraîner une usure considérable des dents et même une fatigue musculaire au niveau de la mâchoire et de la nuque. «J'ai eu opération par-dessus opération pour me faire poser 10 implants et j'étais en train de passer à travers», explique Mme Champagne.

Avez-vous d'autres tics? lui a-t-on demandé à son arrivée au Centre Fernand-Séguin. Est-ce qu'elle avait d'autres tics? Quelle question!

«J'avais toujours cru que les tics partaient n'importe quand, je ne les sentais pas venir. Mais on m'a appris à reconnaître les signes. À ce moment, je relâche mes muscles, comme on me l'a enseigné. À force de s'entraîner, ça marche. Et puis, j'ai tenté de réduire les sources de stress. Avant, je conduisais l'auto avec la radio au max, je marchais toujours à 100 milles à l'heure, je faisais 50 choses en même temps. J'ai réduit le rythme.»

Le bruxisme se produisant surtout durant son sommeil et donc sans qu'elle en ait conscience, elle n'a pas pu en réduire beaucoup les manifestations. Le jour, il a quasiment disparu mais un nouveau tic a pris sa place. Elle colle maintenant la langue au palais: «Mais au moins, ça n'endommage pas mes dents.» Par contre, les autres tics, eux, ont diminué de 70 % à 80 %: «Je peux enfin envisager le jour où ils disparaîtront», se réjouit-elle.

Nouvelle façon de vivre

«Les seules techniques de relaxation ne suffisent pas, explique le psychologue Kieron O'Connor, du centre de recherches Fernand-Séguin, qui se penche ainsi sur les tics et les désordres d'habitude. Souvent, les gens s'investissent complètement dans chacun des mouvements. Ils clignent des yeux avec tout leur visage. Dans la plupart des cas, ce sont des perfectionnistes qui veulent tout faire en même temps. Souvent, leur agenda est hyper-serré. Ils vont magasiner, en profitent pour voir leur oncle, rapporter leur livre à la bibliothèque et s'arrêter au garage pour faire réparer l'auto.»

Certains vont se ronger les ongles, s'arracher les sourcils ou les cheveux jusqu'à en devenir quasiment chauve, se racler la gorge ou renifler à répétition, claquer la langue, faire des mouvements qui semblent presque spastiques et qui peuvent même ressembler à une spirale du corps entier, se gratter la peau jusqu'au sang, grincer des dents jusqu'à les user, etc, etc. On estime qu'environ 8 % de la population est touché.

«La tension, la frustration, l'ennui empirent souvent les tics et désordres d'habitude. Pour en arriver à réduire les tics, les personnes qui en souffrent doivent d'abord identifier les situations à risques et les éviter autant que faire se peut. Un tic, c'est un peu comme une note de musique. Sans tension, rien ne se passe. Si on en arrive à réduire la tension, soit en évitant les situations qui la causent ou par des techniques de relaxation, on peut arriver à les réduire.»

Du plus loin qu'elle se rappelle, Ilona Kwiatkowski a eu des tics. Cligner des yeux, avancer la mâchoire, bouger constamment les épaules, se mordre la lèvre à répétition, mâchouiller l'intérieur de sa joue, grimacer, grogner, ça faisait partie de son quotidien. «Le problème, c'est que si vous essayez trop fort de les contrôler, ça devient encore pire, explique-t-elle. Maintenant, je m'applique à reconnaître le début de la tension et je relâche les muscles qui en sont à la source et qui peuvent être loin de l'endroit où le tic lui-même se produit. C'est tout le contraire du contrôle, en fait.»

Sa vie, elle aussi, a dû changer: «Je me faisais des listes, et j'essayais de tout faire en même temps. Maintenant, je ne sautille plus d'une tâche à l'autre, je prends ma liste et je fais une chose à la fois. Quand l'une d'elles est terminée, j'ai au moins l'impression d'avoir accompli quelque chose. Avant, j'avais toujours un véritable chantier de tâches non terminées.»

Avec un père plus âgé, extrêmement strict et qui exigeait un 100 % quand elle lui ramenait un 98 %, elle n'a pas eu le choix de plonger tête première dans un perfectionnisme à outrance. Pour réduire ses tics, elle a dû réapprendre qu'elle ne pouvait pas tout faire et qu'elle avait droit à l'erreur. De la même façon, elle a dû s'entraîner à dire non. Une rééducation totale, non seulement des muscles à la source de chaque tic (un tic à la fois, tranquillement), mais aussi de la façon d'aborder la vie.

Amélioration sensible

Mme Kwiatkowski estime que ses tics ont diminué de moitié et compte bien poursuivre son travail d'auto-thérapie. Au terme des quatre mois du programme, 65 % des participants notaient une amélioration sensible (réduction de 75 % à 100 % des tics).

«Mais pour y arriver ou pour conserver ces acquis, il faut travailler, car cette technique n'a rien d'une pilule-miracle», prévient M. O'Connor.

L'équipe du psychologue entreprend maintenant une étude pour comparer les effets du traitement chez des personnes souffrant du syndrome de Gilles de la Tourette (voir autre texte) et chez des personnes souffrant de tics ou de désordres d'habitude n'entrant pas dans la catégorie Tourette.

Les personnes intéressées à y participer peuvent contacter France Quevillon au (514) 251-4015, poste 3585.