Rima Elkouri :
Ça Chauffe Là-haut
Collaboration spéciale
Rima Elkouri
La Presse, Montréal, Mardi, 09 Novembre 2004
Ça
chauffe là-haut
Un cousin perdu quelque part au nord du 55è
parallèle m'envoie toutes les semaines ses chroniques du pôle Nord. Jeune
médecin de famille, il fait un stage dans le Nunavik. Le soir, il n'a pas
grand-chose à faire. Alors, il écrit.
(Aparté)
Là-haut, dans le Nord, avec ses yeux du sud, il raconte la
jeunesse, l'alcool, la grosse misère, le racisme, la violence, l'inceste. De
temps en temps, surgit dans son récit un caribou ou un béluga. Mais le plus
souvent, on est loin de la carte postale rigolote à afficher sur le frigo.
« Je vous reparlerai la prochaine fois des aurores boréales.
Et de la toundra. Il y a du bon ici, vous verrez », écrit-il, comme pour
s'excuser d'envoyer des courriels aussi empreints de tragique. « En attendant,
profitez de l'automne. Ici, il neige. »
Je pensais à lui en lisant le rapport assez accablant du
Conseil de l'Arctique, rendu public hier. Je pensais à l'ironie de cette phrase
: » En attendant, profitez de l'automne. Ici, il neige. »
Quand, là-haut dans l'Arctique, novembre est déguisé en
février, il est sans doute difficile de mesurer l'ampleur du réchauffement
planétaire. En revanche, quand on parcourt l'étude du Conseil de l'Arctique,
qu'on y voit à quelle vitesse l'Arctique se réchauffe, à quelle vitesse les
glaciers fondent, il n'y a plus de doute. Ça chauffe là-haut et ce n'est pas une
bonne nouvelle.
Ce qui se passe là-haut nous touche ici-bas, notent les
chercheurs. Les changements survenus en Arctique, loin de n'affecter que les
caribous et les bélugas, auront des conséquences sur la planète entière. Ils
nous donnent un aperçu de ce qui nous attend, disent-ils. Une sorte de
bande-annonce de film catastrophe.
Le toit du monde coule. D'ici 100 ans, on prévoit une
accélération des changements climatiques en Arctique. Des changements qui auront
de terribles conséquences physiques, écologiques, sociales et économiques.
Plusieurs de ces conséquences sont déjà visibles. On note, par exemple, que les
peuples autochtones de l'Arctique sont déjà affectés par ces changements. La
culture de la chasse, au coeur de la tradition inuite, risque de disparaître
pour la bonne et simple raison que plusieurs espèces animales risquent aussi de
disparaître avec la fonte des glaciers.
Après avoir épluché l'étude du Conseil de l'Arctique, j'en ai
envoyé des extraits à mon cousin du pôle Nord. « Juste au cas où tu pensais que
ce ne pouvait être pire... Eh bien désolée, mon vieux. Le pire est à venir. »
Le toit du monde coule. Nous aurons bientôt les pieds
mouillés.
Est-il trop tard pour renvoyer les glaciers au congélateur ?
Oui et non, disent les chercheurs. Même si on stoppait ce matin toute émission
de gaz à effet de serre, les concentrations de dioxyde de carbone dans
l'atmosphère demeureraient anormalement élevées pour des siècles encore.
Toutefois, la vitesse et l'ampleur du réchauffement peuvent être réduites si on
limite suffisamment les émissions.
Comme le disait le père des écologistes René Dubos, cité dans
l'étude, les tendances ne peuvent être confondues avec la destinée. Aucun de ces
changements n'est le fruit du hasard ou de la malchance. Tout est dû à l'action
humaine. Les pollueurs irresponsables sont les seuls responsables.
Des actions musclées et rapides sont requises pour réduire
les émissions des gaz à effet de serre et s'adapter aux conséquences du
réchauffement planétaire déjà bien visibles, souligne le Conseil de l'Arctique.
Il y a moyen de freiner ce qui se passe là-haut et qui finira par nous toucher
ici-bas.
Le hic, me direz-vous, c'est que, ici-bas, nous avons un
voisin malcommode et anti-écologiste, fort d'un nouveau mandat, qui se fout
complètement du réchauffement planétaire et qui refuse de signer le protocole de
Kyoto. George W. Bush n'aurait pas encore reçu de conseils de Dieu à ce sujet.
Il ne reste plus qu'à espérer que Dieu, s'il existe, puisse l'informer du temps
qu'il fait là-haut.
« Au nord du 55è parallèle, on retrouve des terres
étrangères. Tout nous est étranger. Le regard des gens, les relations humaines,
les habitudes de vie, l'attitude, la nature, la nature
Et la jeunesse. Les adolescents, l'alcool, la dope et la
grosse misère. Le racisme et la violence. L'inceste. La terre où le dépistage de
MTS fait partie de l'examen médical périodique des filles de 12 ans. »
-- Extraits de Chroniques du pôle Nord, de mon cousin médecin en stage dans le Nunavik.