Rima Elkouri : Arafat, dernier souffle     Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Rima Elkouri
La Presse, Montréal, Vendredi, 12 Novembre 2004

Le dernier souffle

     Arafat était de cette race de politiciens qu'on aurait dit éternels. Dans la même lignée que Fidel Castro, disons. Castro a trébuché, mais il s'est relevé. Arafat, après une longue agonie, est tombé pour de bon, à l'âge de 75 ans.
    Je n'ai jamais rencontré l'homme qui fait figure de mythe pour bon nombre de Palestiniens. Tout ce que j'ai pu voir, l'an dernier, c'est le bunker dans lequel il était confiné, La Mouqataa, son quartier général, à Ramallah.
Yasser Arafat brandit le «V» avec un jeune supporter lors d’une rencontre avec des partisans dans son quartier général de Ramallah, le 20 septembre 2003.
Photo AP

     On dit « quartier général », mais en fait, il serait plus juste de parler de ruines sous haute surveillance. Carcasses de voitures empilées, édifices éventrés par les bulldozers israéliens, enfilades de barbelés... On aurait dit une scène de désolation après un tremblement de terre. Mais pour les Palestiniens, sans doute habitués à ce que la terre tremble tous les jours derrière ce mur honteux qui leur sert d'horizon, la scène n'avait rien d'anormal.
    C'était en mars 2003, à la veille du déclenchement de la guerre en Irak. À l'époque, la nomination de Mahmoud Abbas comme premier ministre palestinien suscitait espoir et scepticisme. Espoir parce que, pour la première fois, Arafat allait être forcé de partager son pouvoir avec un nouveau premier ministre palestinien « crédible » qui aurait pu servir d'interlocuteur pour un éventuel plan de paix. Scepticisme aussi parce que, aux yeux de bien des Palestiniens qui tentent de survivre sous l'occupation, la nomination d'un premier ministre n'allait strictement rien changer à leur sort. De toute façon, tant que Sharon est au pouvoir, aucun espoir n'est permis, disait-on.
    Dans les rues de Ramallah, j'avais alors fait un petit vox populi pour savoir ce que les gens pensaient de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas. Sur le plan politique, on disait que l'influence d'Arafat faiblissait. Mais dans la rue, son aura était presque intacte. « Le mouvement sioniste est responsable de la réputation de terroriste d'Arafat, me disait-on. Car le monde entier sait désormais qui sont les vrais terroristes. » Cette semaine-là, une pacifiste américaine de 23 ans avit été tuée à Rafah, écrasée par un bulldozer de l'armée israélienne.
    Son aura était presque intacte, mais les gens n'étaient tout de même pas aveugles. Ils n'étaient pas sans savoir que la corruption, l'escroquerie et le favoritisme étaient aussi le lot de l'Autorité palestinienne. Ils n'étaient pas sans savoir que, comme par hasard, dans les villes palestiniennes déjà asphyxiées par l'occupation, les fonds d'aide allaient rarement dans les poches de ceux qui en avaient vraiment besoin, Ils n'étaient pas sans savoir que, pour avoir droit à un des beaux programmes d'aide mis en place par les ONG, il valait mieux être un ami de la famille.
    Malgré le mythe autour d'Arafat, on admettait aussi qu'il avait commis des erreurs. « Ce n'est pas une bonne idée de confronter les Israéliens d'une façon militaire comme l'avait fait Arafat », me disait un fonctionnaire palestinien interviewé à l'époque. Le fait de s'en prendre aux civils israéliens n'avance en rien la cause palestinienne, soulignait-il. Au contraire, c'est ce qui mine le plus la crédibilité des Palestiniens.
    Ces dernières années, on a eu l'impression que Yasser Arafat contrôlait absolument en Palestine, des affaires de l'État aux conflits conjugaux, faisait remarquer ce même fonctionnaire. « C'est comme si notre respiration était contrôlée par lui », disait-il.
    Malgré tout ce qu'on pouvait lui reprocher, Arafat demeurait l'homme qui, coûte que coûte, tenait tête à l'occupant israélien. Derrière ce mur de l'apartheid qui enserre les territoires palestiniens, il était le symbole de la résistance. Avec sa mort, ces ont tous les Palestiniens qui ont cessé, encore un peu, de respirer.