Rima Elkouri : Anna et le Pape       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Rima Elkouri
La Presse, Montréal, Samedi, 26 Février 2005

Anna et le  pape  ( * )

    Il y a si longtemps que la santé du pape inquiète que, pour certains, la chose est devenue source intarissable de blagues. Mais ne comptez pas sur Anna pour en rire.
    Anna Klimalanka-Leroux, 56 ans, est une des rares Montréalaises à avoir côtoyé Jean-Paul II avant même qu'il ne devienne pape. Une des rares aussi à en parler avec autant de ferveur. Aujourd'hui, voir le pape si malade l'attriste beaucoup. Et écouter tout ce qui se dit sur lui, encore plus. « Ça me fait vraiment de la peine d'entendre les farces plates à son sujet », dit, dans un français roucoulant, la bouillante dame d'origine polonaise qui dirige la boîte de communication Popcorn, site juste à côté du cinéma Beaubien.
    Anna trouve dommage qu'on ne retienne du pape que son image d'homme affaibli par l'âge et la maladie. Elle trouve aussi dommage qu'on réduise l'ensemble de son oeuvre à ses prises de position conservatrices sur l'avortement et l'homosexualité. Bien sûr que l'Église doit évoluer, dit-elle. « Mais l'Église, ce n'est pas Jean-Paul II, insiste-t-elle du même souffle. C'est l'Église dans son ensemble qui doit évoluer. »
    Pour qui a vécu dans la Pologne communiste, le catholicisme n'a évidemment pas la même résonance que pour des Québécois ayant connu la Révolution tranquille. Anna dit s'en être rendu compte dès qu'elle a mis les pieds ici, en 1977, une bourse d'études en poche. « Quand je suis arrivée à Mirabel, je voyais sur les panneaux Saint-Jovite, Saint-Jérôme, Saint-Lin... J'arrive à l'église le dimanche : personne ! C'était un choc ! Mon premier choc au Québec ! »
    Pour elle qui n'avait aucun rapport conflictuel avec l'eau bénite, le contraste était frappant. « Chez nous, les églises étaient bondées, sept messes par dimanche, raconte-t-elle. Il y avait tant de monde que les gens devaient rester dehors ! N'oubliez pas que l'Église en Pologne, à cette époque, c'était la force anticommuniste. C'est là que nous nous recueillions. Grâce à l'Église catholique, nous avons survécu. »
    Anna se rappelle du 16 octobre 1978 comme si c'était hier. Elle était en train d'allaiter son fils d'un mois, quand son mari est entré dans la pièce. « Anna, il y a un certain cardinal polonais Wojtyla qui vient d'être nommé pape. »
    Elle était si émue qu'elle en a presque échappé son bébé. Car ce « certain » Wojtyla, Anna le connaissait très bien. C'était « son » évêque à elle, celui du diocèse de Cracovie, où elle est née. Celui qui l'a confirmée, qui lui a déjà enseigné et à qui elle voue une grande admiration.
    « Je pleurais. J'ai appelé ma mère. Pour nous, les Polonais, vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ça voulait dire d'avoir un premier pape non italien depuis 455 ans, un premier pape polonais... »
    Elle a beaucoup de difficulté à voir des images du pape affaibli, le dos courbé et la voix chevrotante. Car ces images sont à mille lieues du souvenir qu'elle garde de lui. « Je le vois beau, élancé, très accueillant », dit-elle.
    Née à Makow Podhalanski, village du diocèse de Cracovie, Anna se rappelle avoir fait une retraite, à l'âge de 15 ans, en compagnie de l'évêque Karol Wojtyla. Elle et ses compagnes de classe devaient garder le silence durant toute la semaine -- une dure épreuve pour la très volubile Anna. Au bout de la semaine, les jeunes filles devaient choisir leur voie : les études, le couvent ou le mariage.
    L'évêque Wojtyla parlait, les jeunes l'écoutaient, se rappelle Anna. « Il nous parlait d'une voix douce, il s'exprimait très bien. On l'adorait. Il nous regardait dans les yeux. Il nous disait que nous étions égales aux hommes, que nous avions les mêmes responsabilités dans l'Église, dans la société, dans la famille. »
    Plus tard, quand elle a fréquenté l'Université catholique de Lublin, Anna a aussi suivi les cours d'éthique d'un certain cardinal Wojtyla. « Ses cours, c'était quelque chose ! Il parlait d'une façon tellement remarquable, tellement profonde. C'était un homme de sciences. »
    L'image qu'elle retient de lui, c,est avant tout celle d'homme accessible. « On n'avait pas peur de lui. Il ne voulait pas qu'on s'agenouille devant lui ni qu'on l'embrasse. Je vois ses bras toujours ouverts. Et je ne dis pas ça parce qu"il va s'en aller... Il a réellement un don exceptionnel de coeur et d'esprit. »
    Elle garde de lui l'image d'un homme d'une spiritualité profonde, grand défenseur des droits et des libertés. Mais comment concilier cela avec le fait que le pape puisse comparer avortement et nazisme ? On exagère la portée de ces déclarations, croit Anna, qui n'endosse pas pour autant ce discours. « Comment un homme de foi et de conviction comme lui peut-il faire autrement ? demande-t-elle. Pour lui, chaque humain, dès la conception, est un être humain. Je ne dis pas que je suis d'accord avec lui. Je ne le défends pas. Mais j'essaie de comprendre. »
    Encore là, Anna insiste que ce ne sont là que des détails « superficiels ». Le rôle principal du pape, dit-elle, c'est de rassembler, d'être pasteur, d'appeler au dialogue entre peuples et religions. Et ce rôle-là, il l'a assumé à merveille, plaide-t-elle.
    À la suite de sa trachéotomie, le pape devra demeurer muet pendant quelques jours, nous dit-on. S'il se cherche une bonne agente de relations publiques, j'en connais une. Une porte à droite du cinéma Beaubien, juste au bout de l'escalier. 

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* aparté : « Certains voudraient que je batte le record du pontificat de Pie IX : 32 ans. Cela nous conduirait à 2010. Pourquoi pas ? Rendez-vous en 2011. »

(confidence du pape Jean-Paul II à un proche, en août 2000)
Source : Le Monde