Collaboration spéciale Nathalie
Collard
La Presse, Montréal, Samedi, 22 Novembre 2003
Hommes au bord de la
crise de nerfs
(Voir section 1)
Le mouvement masculiniste a mauvaise presse. Jugé antiféministe - et même antifemmes dans certains cas - il regroupe des hommes en quête de solutions ainsi que des hommes en quête de vengeance. Explications.
Guy A. Lepage tient à le dire, il
n'est pas spécialiste de la condition masculine. «Les gars ne m'intéressent
pas», lance le créateur de Guy, le gars de la célèbre sitcom Un gars, une
fille. Mais ce non-spécialiste a tout de même ce commentaire éclairant:
«Les filles sont toujours en train de se remettre en question, c'est même leur
principal défaut, elles ne se branchent jamais. Les gars, c'est le contraire.
Quand ils se trouvent un modus operandi, ils s'encroûtent. Pour changer, il
faut qu'ils vivent un drame comme une perte d'emploi, un décès ou une séparation.»
Ces propos trouvent écho chez Michel Dorais, sociologue et auteur de nombreux
ouvrages sur l'identité masculine. «Le mouvement féministe était social
alors que le mouvement masculiniste part d'une situation personnelle, d'un désarroi.»
Bienvenue dans le merveilleux monde des groupes masculinistes, un éventail de
groupuscules qui comprend le meilleur comme le pire.
Il n'est pas facile de parler de masculinisme au Québec sans s'attirer les
foudres A) des masculinistes eux-mêmes qui se sentent constamment incompris et
B) des féministes qui trouvent odieux qu'on ose donner un centimètre d'espace
aux revendication, de ces groupes d'hommes qui en ont contre les femmes.
La réalité se situe
quelque part entre les deux. Première question: les masculinistes sont-ils tous
anti-femmes?
«Le mot masculiniste a un sens péjoratif, reconnaît Michel Dorais. Pourtant,
à l'origi-ne, il ne s'agit pas de combattre les féministes mais d'affirmer ses
droits sans enlever quoi que ce soit aux droits des femmes.»
Selon le sociologue, il s'agit d'un courant - pas d'un mouvement - d'hommes qui
réclament des changements. «Certains sont réactifs, d'autres réactionnaires.
Il y a ceux qui souhaitent un retour du balancier dans des dossiers comme la
garde d'enfants et les autres, qui espèrent retourner à l'époque où les
hommes étaient seuls maîtres à bord.»
Toujours selon Michel Dorais, qui s'intéresse au phénomène depuis environ 25
ans, ces groupes demeurent relativement marginaux. «Dans bien des cas, les
hommes qui adhèrent à un groupe le font parce qu'ils ont des problèmes, ça
fait partie d'une démarche individuelle.»
Parmi ces groupes, le plus virulent est sans aucun doute «Content d'être un
gars» dont le responsable, Yves Pageau, a refusé de nous accorder une entrevue
sous prétexte que la journaliste de La Presse était trop féministe...
On peut toutefois avoir un aperçu de la pensée de M. Pageau dans le numéro spécial
hommes du magazine Elle Québec, paru en octobre dernier, où il écrit:
«Il ne fait pas bon être un homme en 2003. Nous sommes le mauvais sexe.
Machisme, puissance, tous les mots associés à la masculinité sont devenus péjoratifs.
Masculiniste? L'insulte suprême! En 2003, un homme acceptable, c'est un
caniche.»
Plus modéré, Michel Thibault, responsable du site entregars.com,
explique que les hommes, comme les femmes, ont besoin d'instances pour les représenter.
L'an dernier, ce travailleur communautaire a organisé un forum sur la condition
masculine et en février prochain, il animera une première rencontre d'hommes
pour discuter de leurs besoins. «On va prendre le pouls, explique-t-il.
Certains groupes ont essayé de former une coalition mais on n'a pas trouvé de
consensus parce qu'il y en a dans le lot qui sont trop extrémistes, trop
violents. Les hommes qui fréquentent mon site - en majorité des jeunes pères
de famille, plusieurs séparés - ne veulent pas être perçus comme des extrémistes.
Si en février, les hommes expriment le besoin d'être représentés, je suis prêt.»
Yvon Dallaire observe de près l'activité de tous ces groupes d'hommes. Auteur
du livre Homme et fier de l'être paru en 2001, conférencier très en
demande, il arrivait d'une tournée de conférences en Europe lorsque La
Presse l'a rencontré. Selon lui, il y a des groupes qui se radicalisent. «En
France et aux États-Unis, certains menacent de poser des bombes, d'autres font
des grèves de la faim. La situation est sérieuse.»
Ce psychologue spécialisé dans la thérapie de couple, auteur de plusieurs
bouquins sur les différences hommes-femmes se considère comme un modéré. «Je
ne suis pas anti-féministe, je m'oppose aux féministes qui veulent écraser la
nature mâle», dit-il. Or c'est justement l'argument de la nature, qui pave la
voie à tellement de dérapages idéologiques, qui fait sortir les féministes
de leurs gonds... Mais Yvon Dallaire renchérit: «Tant qu'on ne reconnaîtra
pas que les hommes et les femmes sont différents, qu'ils ne s'engagent pas et
ne communiquent pas de la même façon, on n'arrivera à rien. L'homme est désarçonné,
ajoute-t-il. Il est temps qu'il remonte sur sa monture.»