Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 02 Décembre 2006
Y m'énarvent
La fromagère de cette illustre
fromagerie de la Rive-Sud où je m'aventure de moins en moins (parce qu'ils
m'énarvent), la fromagère détacha une lamelle de camembert qu'elle voulait me
faire goûter : il vient de Normandie, me dit-elle (ce qui, entre nous, est bien
la moindre des choses pour un camembert ; il ne manquerait plus, à ce prix-là,
qu'il vienne de Montceau-les-Mines ou de Meurthe-et-Moselle). De Normandie,
insiste-t-elle, ajoutant, avec cette autorité inspirée des goûteurs de vin :
sentez-vous cet arrière-goût de palourdes ?
Holà ! Je veux bien qu'on me fasse entendre que les vaches
qui ont donné le lait pour ce fromage-là broutent au bord de la mer, mais
pourquoi diable la palourde ? Pourquoi pas la baleine ou la sardine, un coup
parti ? Bref, cet honnête camembert, et s'il lui faut absolument lui trouver un
arrière-goût, alors disons qu'il avait celui, vaporeux, de la tartuffe, fruit du
tartuffier, arbre très particulier qui ne pousse que dans le secteur de la rue
Victoria à Saint-Lambert.
Mais je n'étais pas du tout parti pour vous parler de
camembert. J'allais vous parler de la nation. Trouvez-moi une autre province au
Canada et même dans le monde où le camembert sent la palourde. Voyez bien qu'on
forme une nation.
En fait, j'allais vous parler de deux choses : de mon auto
neuve et de la nation. Je revenais du bureau, et à la radio de mon auto neuve on
parlait de la nation. Vous ai-je dit que ma fiancée et moi avons acheté une auto
neuve ? Nous l'avons depuis trois mois, mais c'est seulement la semaine dernière
que je l'ai conduite pour la première fois. Vous allez me trouver bête, je suis
obsédé par l'idée que le coussin de sécurité peut se déclencher à tout moment.
C'est ma première auto avec un coussin de sécurité, l'image dans le manuel du
propriétaire est assez effrayante on dirait que le mannequin reçoit une
montgolfière dans la face. Bref, je suis retourné chez le concessionnaire pour
qu'il enlève le fusible qui commande ce truc de merde, il a refusé. Vous
comprenez, je serais responsable si vous aviez un accident. Mais en sortant il
m'a glissé, mine de rien, que quand ma ceinture n'est pas bouclée, le coussin
n'est pas activé.
Alors voilà, je n'ai pas bouclé ma ceinture, mais cette
petite lumière rouge qui flashe tout le temps pour me le reprocher, et ça m'énarve.
Ou est-ce cette discussion sur la nation à la radio ?
Vous, votre petite lumière rouge ne s'est pas allumée quand
M. Ignatieff s'est déclaré notre ami à Tout le monde en parle ? Et encore
plus quand M. Harper s'est commis à son tour ? Le « tout bien considéré » de
cette proclamation, ne vous pèse-t-il pas un peu ? Le Québec est une nation ?
Cela ne vous a pas trop arraché la gueule, au moins ? Merci, les boys. Vous êtes
bien blood.
Comment l'Assemblée nationale du Québec a-t-elle pu adopter
une option pour remercier Ottawa de consentir à ce que le Québec soit ce qu'il
est de toute façon, de toute évidence ?
Et cette putain de lumière rouge qui continuait de flasher
dans mon auto. C'était entre l'autoroute et Saint-Jean, il y a là quelque part
dans un champ une cour à scrap -- Pièces d'autos de Haut-Richelieu. Je m'y suis
arrêté. S'il vous plaît, les amis, patentez-moi quelque chose pour que la petite
lumière ne flashe plus et que la sonnette ne sonne^plus. Ils ont refusé. J'ai
insisté. La chicane a presque pogné. As-tu vu le char que t'as ?
Qu'est-ce qu'il a mon char ? Il est neuf.
Tout petit ! Une coquille sans protection. Mets ta ceinture,
au moins.
Pendant qu'on s'ostinait, un employé est arrivé de la cour
avec une petite boule de poil qu'il tenait à bout de bras par la peau du cou.
Qui veut un matou?
C'est pas un matou, c'est une chatte.
Tu t'y connais plus en chats qu'en chars, a lancé un petit
malin.
Mets-en.
Ils me l'ont mis dans une boîte avec des trous. Je lui ai
donné tout de suite un nom, je l'ai appelée Pièce d'autos, P.A, Péa. T'es mieux
de pas pisser dans mon char neuf, petite fille. À la radio, ils parlaient encore
de la nation. Je l'ai fermée.
Tu comprends, Péa, ce débat, en quelque manière qu'on le
considère, est insultant. Sans dire qu'il est inutile. À quoi sert de
reconnaître que le Québec est une nation quand une très large majorité de
Canadiens ne veulent pas d'un Canada avec deux nations ? Ni, d'ailleurs, d'une
nation de deux peuples. À moins que le second peuple soit ukrainien, tamoul,
chinois. Mais pas québécois.
C'est pour ça, finalement, que je préfère M. Dion. À gauche
sur des dossiers importants comme l'environnement, ou comme son plan Marshall
pour l'Afghanistan. Le plus intelligent, de loin. Mais aussi le plus tata, comme
souvent les gens très intelligents qui sont les deux à la fois, capables de
monter très haut et de descendre très bas, par exemple quand ils mettent leur
intelligence au service de leur mauvaise foi et qu'ils s'imaginent que cela ne
se voit pas.
Je préfère M. Dion parce que tu vois, Péa, je suis encore un
petit peu souverainiste, et M. Dion c'est le meilleur cheval, depuis M.
Chrétien, pour nous mener à l'indépendance.
Qu'est-ce que c'est que ça ? m'a dit ma fiancée en pointant
la boîte de carton.
Un chat qui sent l'huile à moteur, mon amour. Mais j'ai aussi
du camembert qui sent la palourde.
Péa a disparu sous le sofa.
Combien ça m'en fait ? Je les comptais justement ce matin, au
petit déjeuner. Y a Minette, Momo-le-Placide, Tontaine, un petit nouveau aussi,
Lola qui n'a toujours pas de queue, Sophie qui arrive de chez le vet, je vous
raconterai. Y a Ramon, y a ma Zézette, et voila Péa, qui s'avance tout hérissée,
comme ploguée sur le 220, bonjour madame. Me semble qu'il en manque un ? Le
voilà, Bardi-Bardeau, l'ancêtre. Neuf, c'est bien ça.
J'ai plongé ma main dans le sac de croquettes... Pis ? Les
Minous ? Formez-vous une nation ou juste une peuplade ?