Pierre Foglia : Vie avec une
Vache
Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 05 Février 2005
La vie avec
une vache
Elle a 15 ans. Il est une heure du matin. Sa mère avait dit
onze heures. Elle l'attend dans le salon. D'où tu viens ?
Va chier ma crisse de vache, répond la jeune fille à sa mère.
Une porte claque.
On n'est pas chez les Bougon. On n'est pas chez les morrons.
On n'est pas dans la misère. On est en banlieue, à Châteauguay, chez des gens
ordinaires. La mère est fonctionnaire. Elle travaille au centre-ville, horaire
aménagé pour être à la maison quand les enfants reviennent de la polyvalente.
Elle en a trois. Des jumelles de 15 ans et un fils de 13 ans. Quand elle arrive
à la maison après sa journée de travail, les petits amis se défilent
furtivement. Elle sait bien pourquoi ils étaient là : la drogue, pot, ecstasy,
va voir quoi d'autre.
Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus voir vos amis à la
maison, dit la mère aux jumelles.
Va donc chier, ma crisse de vache, répond l'un d'elles.
La mère est séparée depuis trois ans. Si elle le pouvait,
aujourd'hui, elle divorcerait aussi de ses enfants. Une petite madame toute
douce, un peu pâlotte, qu'on devine épuisée. Un fétu de paille dans un tsunami.
« J'y pense au travail, j'y pense la nuit, j'ai peur de voir apparaître le
numéro de la commission scolaire sur l'afficheur. J'ai peur de tomber malade. Je
n'ai pas de vie. » Elle ne l'avouera pas, mais le pire, c'est la culpabilité.
Qu'ai-je fait de pas correct ? Qu'ai-je fait de différent ?
Adorables quand elles étaient petites, plutôt bonnes élèves,
après les jumelles ont commencé à déraper vers l'âge de 12 ans. La mère découvre
avec effarement qu'elles fréquentent le local d'un gang de rue. Bien entendu,
elles se dopent. La mère cherche de l'aide. Au CLSC, on lui dit c'est pas ici. À
la DPJ, on lui explique qu'il faudrait un signalement pour qu'on lui retire les
enfants mais qu'elle ne peut pas se signaler elle-même. La police s'occupe au
moins de démanteler le gang de rue, qui change de quartier.
En janvier l'an dernier, les jumelles fuguent. La police les
ramène à la maison. La mère est d'autant plus désemparée, qu'elles ont entrepris
de faire l'éducation de leur petit frère. Un seul cours au programme, intensif :
comment dresser notre crisse de vache de mère. C'est bientôt l'enfer. Au nombre
d'appels et de visites très brèves, la mère comprend que les jumelles revendent
maintenant de la drogue. Elle retourne voir la police, où on lui donne ce
conseil : la prochaine fois qu'on vous les ramène, dites que vous n'en voulez
plus.
Facile à dire, pas si évident quand vient le moment. C'est le
petit matin. Les flics cognent à la porte, poussant les jumelles devant eux.
J'en veux pas, dit la mère en pleurant.
Alors c'est un abandon, dit un des deux policiers. Signez là.
Le mot la glace : abandon. Est-elle vraiment en train d'abandonner ses enfants ?
Quelle sorte de mère est-elle donc ? Comment en est-elle arrivée là ?
Qu'a-t-elle fait de pas correct ? Trop gelées pour réaliser que leur mère vient
de les renier, les filles se laissent emmener sans un mot. La mère est
complètement défaite. Une effroyable défaite.
Les filles seront gardées un mois en observation. Après un
mois, la cour décide de les envoyer pour trois mois en centre d'accueil. Elles
en reviendront méfiantes, prudentes, rusées. Elles n'ont pas apprécié leur
séjour en centre d'accueil. Elles vont faire ce qu'il faut pour ne pas y
retourner. Finies le fugues. Tranquilles à l'école. À la maison, calme relatif.
Elles continuent d'insulter, de voler et de menacer leur mère, mais rien d'assez
grave pour appeler la police. Il y a maintenant quelques psys et une
travailleuse sociale dans le portrait.
Dans le fin fond de sa petite tête de mère (pour ne pas
parler de fin fond de son coeur de mère), tout cela n'est qu'une mauvaise passe
comme les ados en traversent tous. Celle des siens a dégénéré, la drogue, de
mauvais compagnons, mais cela va finir par passer. Le mot le dit : une mauvaise
passe. Aux Fêtes, elle part en vacances au Mexique avec une des jumelles.
Aucun incident. L'autre et le garçon sont chez des parents à Québec. Rien à
signaler non plus.
J'ai rencontré la mère l'autre jour après son travail. Elle
me disait que les choses allaient un tout petit peu mieux. Toujours la dope,
elle le voyait bien dans leur faces hallucinées, mais depuis les Fêtes, la vie à
la maison était tout de même un tout petit peu plus vivable.
Elle m'a rappelé le lendemain matin. Je vous disais que ça
allait un peu mieux ? J'aurais mieux fait de me taire. En arrivant à la maison
après notre rencontre, les jumelles se battaient comme deux enragées, elles
avaient saccagé la maison, il y avait de la vitre à terre, des meubles
renversés, évidemment pour une histoire de drogue et d'argent, l'une accusait
l'autre de l'avoir volée. J'ai tenté de les séparer, elles m'ont alors attaquée
toutes les deux à coups de pied et à coups de poing. J'ai appelé la police. Il a
fallu quatre policiers pour maîtriser mes deux petits anges. Elles sont en
détention, l'une à Chambly, l'autre à Laval.
Je suis désespérée.
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On s'imagine des parents
dysfonctionnels. Pourtant vous ne trouverez pas petite madame plus normale, plus
ordinaire, plus commune, plus invisible dans une foule de parents que la
mère des jumelles. Les parents comme elles n'ont rien fait de différent de vous.
Ils ont écouté les mêmes psys que vous à la radio. Ils ont hésité comme vous
entre un peu plus et un moins d'autorité, et entre des recettes de grand-mère et
les avancés de Caroline Eliacheff. Ils se sont séparés comme vous. Des fois pas.
Ils n'ont pas pris leur douche avec leurs enfants. Ils ne leur ont pas donné de
fessées. Ils ne les ont pas disputés parce qu'ils avaient fait pipi au lit. Des
bons parents.
Alors ? Alors rien. Ça a viré autrement. Ils en sont
désemparés. Impuissants. Parfois ils ont honte. Toujours ils sont seuls.
J'ai rencontré la mère des jumelles pour la première fois au
local d'En Marge, un organisme communautaire qui aide et héberge les
mineurs en difficulté dans la rue.
Mais En Marge, c'est aussi Parents en marge,
qui aide les parents qui vivent des difficultés avec leurs ados à sortir de leur
solitude.
En Marge est située au 1278 rue
Saint-Christophe (près Sainte-Catherine).
Tel. 849-7738.
Courriel : enmarge1217@qc.aira.com