Collaboration spéciale
Pierre Foglia
Turin
La Presse, Montréal, Dimanche, 12 Février 2006
Une bonne affaire
Les journaux
italiens en ce magnifique samedi matin claironnent sans surprise la grandeur de
l'Italie et l'universalité des Jeux. La Stampa (de Turin) délire un peu,
La Repubblica (gauche) se réjouit avec mesure, quant au Il Manifesto
(très à gauche), il promet une manifestation monstre la fin de semaine prochaine
contre le projet de train grande vitesse Lyon - Turin, manifestation qui sera
aussi, sans le dire, une manifestation anti-Jeux. Ça risque de brasser assez
fort.
Mais permettez que je revienne un instant sur la cérémonie
elle-même. Disons qu'elle a beaucoup souffert de la comparaison avec celle
d'Athènes qui a laissé un souvenir impérissable. Celle de Turin était un
fouillis. J'ai entendu fellinien, notamment de Jean-Claude Killy, président de
la commission de coordination des Jeux. Allons donc. Fellini serait sorti enragé
du stade. Toute l'oeuvre de Fellini est précisément une critique de cette Italie
du mauvais goût qui s'est montrée vendredi soir. D'ailleurs, je ne vois pas très
bien comment les architectes de cette cérémonie, l'Australien Birch, spécialisé
dans le folklore olympique, et l'Anglais Fisher, qui a mis en scène Janet
Jackson et Cher, pourraient bien arriver à faire du Fellini...
À chaque Jeux, on franchit un petit pas de plus vers... Je ne
sais pas vers quoi exactement. Ce que je sais, c'est que l'olympisme est affaire
de séduction de nouveaux marchés, surtout de consolidation de son vaste
auditoire. Pour cela, il faut sortir le sport du sport pour en faire un show,
pour en faire de l'entertainment. Ce que je sais, c'est que la cérémonie
d'Athènes a été jugée trop épurée, trop élitiste par le CIO. Ce que je sais,
c'est qu'on a insisté pour redresser la barre à Turin : une soupe plus
populaire, rien de fellinien justement.
Quand j'ai commencé à couvrir les Jeux, les athlètes
soupçonnés de recevoir de l'argent d'un commanditaire étaient punis, bannis.
L'autre jour, le président du CIO, Jacques Rogge, était présent à la conférence
de presse de McDonald's en tant qu'ami de McDonald's. Dans un discours
cette semaine, le même Rogge : « Merci à eux, la douzaine de sponsors majeurs de
Jeux (Coke, Kodak, Panasonic, etc.) merci à eux, de faire que ce soit possible
le rêve olympique. »
Autrement dit, on ne pourrait pas rêver olympique sans
Coca-Cola. En 30 ans, on est passé de la totale hypocrisie de l'amateurisme à
l'hystérique métaphore de la mondialisation.
Et ça marche ! Les Jeux sont une sacrée bonne affaire, même
si durant ces mêmes 30 dernières années, seules Los Angeles et Atlanta ont fait
de l'argent avec. Les Grecs se retrouvent avec des milliards de dettes, mais
recommenceraient demain matin. Les jeux leur ont apporté de l'assurance et leur
capitale, Athènes, a été profondément bouleversée. Qu'apporteront ces Jeux aux
Italiens ? Les Italiens ne manquent pas d'assurance -- il leur arrive même d'en
avoir trop -- et les Jeux ne changeront pas Turin comme ils ont changé Athènes.
Dans deux semaines, les Turinois vont se retrouver avec cinq patinoires. C'est
beaucoup dans un pays qui ne joue pratiquement pas au hockey et où les gens ne
patinent, mais l'Italie voit ces Jeux comme un dopant susceptible de relancer
son économie, de mettre fin à sa molle morosité.
J'étais à Paris l'été dernier quand la France s,est fait dire non pour 2012, un sentiment national d'échec a aussitôt écrasé le pays. De là à dire que les Jeux coûtent encore plus chers à ceux qui ne les ont pas... et qui les voulaient.
Les Jeux sont une bonne affaire. Je n'ai pas dit une bonne affaire pour le sport. Je ne parle pas de sport. Les Jeux sont de moins en moins affaire de sport, de plus en plus affaire d'entertainment. La cérémonie d'ouverture de vendredi soir a beaucoup plu au CIO.
À chaque Jeux, on franchit un petit pas de plus vers... je ne sais pas vers quoi exactement. L'extraordinaire, c'est que l'idée des Jeux, celle qui a inspiré leur création il y a 28 siècles, est toujours là. C'est une idée toute simple, l'idée d'une rencontre d'où surgit, non pas un modèle d'humanité, mais quelques enseignements très utiles pour vivre en communauté : notamment comment se mesurer en respectant des règles, comment accepter une défaite, l'importance du collectif, et des notions plus abstraites comme la gratuité du geste sportif et la relativité de la performance.
Cette idée est toujours là, intacte dans le coeur de la plupart des athlètes. C'est étonnant. Étonnant parce qu'en même temps, cette idée a été annexée, labellisée, par McDonald's, Coca-Cola, Kodak, Panasonic, Visa et NBC qui ne s'intéressent à cette idée que pour en faire une part de marché.
C'est la question que pose l'olympisme moderne : combien de temps peut survivre une idée après sa mise en marché ? Apparemment, un certain temps. C'était la relative bonne nouvelle du jour, commanditée par Alpha 400.
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Alpha 400 ? Non ce n'est pas un nouveau commanditaire des Jeux. C'est la marque de l'aspirateur qu'est en train de passer ma coloc pendant que je vous écris cette chronique. Marie s'est transformée ce matin en vraie fille. La salle de bains est dégueulasse, a-t-elle décrété Et que je te frotte, et que je te bardasse, vroum vroum l'aspirateur...
Holà, jeune fille.
Regardez ! Elle passe son doigt sur la tuile au dessus du lavabo, en ramène un peu de crasse. Voyez ? Elle a son petit air Marie-s'en-va-t'en-guerre.
Je vais aller voir le Saint-Suaire, tiens.
Bon ben moi, je m'en vais.
Je n'ai pas vu le Saint-Suaire. Seulement sa reproduction suspendue au-dessus du coffre dans lequel le vrai est conservé en l'église San Giovanni Battista. On retire le vrai du coffre tous les 25 ans seulement. La dernière fois c'était en 2000, la prochaine fois j'aurai 85 ans. De toute façon, le vrai est un faux aussi, comme l'a montré sa datation au carbone 14 qui le fait remonter au XIIIè siècle. Cela ne peut donc pas être le linceul du Christ. Ce qui n'ébranle en rien la foi des touristes, ils devaient être 50 devant la crypte où est tendue la reproduction du faux saint machin. Ils font une prière et sortent piazza San Giovanni sans un regard pour l'extraordinaire duomo de Guarini, bijou unique de l'art baroque.
Quand le Duomo a brûlé, en 1997, un pompier a bravé les flammes au risque de sa vie pour briser à la masse la vitre pare-balles d'une incroyable épaisseur qui protégeait les Saint-Suaire, et il est devenu le héros de toute la chrétienté pour avoir sauvé la précieuse relique. Pas une larme le lendemain dans les journaux pour la perte de l'un des joyaux de l'architecture italienne.
La foi qui renverse les montagnes ne sauve pas les chefs d'oeuvre. J'ai rapporte
une carte du Saint-Suaire avec une petite prière à l'endos qui va ainsi : O
Seigneur, Vous qui avez daigné laisser des traces de Votre présence en ce monde,
etc. J'ai remplacé « en ce monde » par dans la salle de bains.