Collaboration spéciale
Pierre Foglia
Turin
La Presse, Montréal, Mercredi, 08 Février 2006
HOCKEY FÉMININ
La Passion
Où êtes-vous les filles? Je vais aller
vous chercher.
On est un peu perdues, on est... je les entendais déchiffrer péniblement la
plaque de la rue, on est sur le corso Vittorio Emanuele.
Au coin de quelle rue?
Au coin de... divieto di affissione
Nounounes! Ça veut dire interdit d'afficher!
J'ai entendu leur rire par-dessus le trafic de la rue. Finalement elles étaient
à deux pas du café où je prenais mon 23e chocolat chaud de la journée. Deux
pères Noël qui s'avançaient sur le trottoir dans l'uniforme peinturluré blanc et
rouge de l'Équipe Canada. (Savez-vous s'ils le font exprès? Je veux dire de
faire cet uniforme plus laid que celui des bulgares?)
Anyway, la blonde c'est Kim Saint-Pierre, gardien de but de l'équipe de hockey
du Canada. La brune, Caroline Ouellette, des fois en défense, des fois à
l'avant, le lancer le plus lourd de l'équipe. Leur première sortie hors du
village des athlètes.
Elles voulaient aller à la Place des Médailles, je leur ai fait prendre la via
Roma : la rue Ste-Catherine des Turinois, les filles. On a traversé la piazza
San Carlo, oh, a fait Kim, c'est beau. Puis on a débouché sur la piazza Castello,
stupidement rebaptisée Place des Médailles pour les Jeux et criminellement
défigurée par le gigantesque et monstrueux podium sur lequel on remettra les
médailles, une insulte aux palais qui bordent la place sur trois côtés.
(Pourquoi faut-il que sport rime toujours avec cirque, avec flonflon, avec tôton,
avec quétaine, et jamais avec beauté?)
Les filles m'écoutaient bougonner en souriant, elles me connaissent, me
pratiquent semble-t-il. Elles ne se doutent pas comme la chose me touche et...
m'intimide. Personne ne m'intimide plus que ces athlètes qui s'échinent dans ces
disciplines pures, on disait avant «les sports amateurs», comprenez des sports
où il n'y a rien à aller chercher, ni argent, ni carrière, ni avenir, rien.
Gratuité de l'effort. Pour les sports d'équipe, beauté absolue du geste
collectif. Et on dirait que plus le sport est modeste, comme ici le hockey
féminin, plus les athlètes s'y adonnent totalement. Plus elles sont humbles,
plus elles sont grandioses. Ainsi les deux jeunes femmes que j'avais devant moi.
Cet article que je suis en train d'écrire je le réécris à tous les Jeux
olympiques et je ne me tanne pas. Elles racontent, je capote. Elles ajoutent un
détail pas d'allure ? 45 minutes de cool down après chaque entraînement à
140-145 pulsions minute ? je dis ben voyons donc, 140-145 pulsions pour un cool
down! Ces gens-là sont complètement fous. C'est toujours comme ça : quand on
touche à l'essence même du sport, on touche à la folie.
Voyez vous-même. Depuis le mois de mai, les filles de l'équipe canadienne de
hockey se préparent en vue d'un match. UN SEUL. La finale du tournoi olympique.
Ce sera le 20 février. Et ce sera contre les États-Unis. Tout le monde sait ça.
Un match. Celui-là.
Premier camp d'entraînement en mai, trois semaines à l'Île-du-Prince-Édouard. Un
camp si dur, que les filles l'ont appelé le «hell camp». Beaucoup de vélo, des
100 kilomètres par jour, toujours à fond. Du camping sauvage, des trucs
bizarres, des trucs militaires pour forger l'esprit d'équipe.
Deuxième camp, sept mois à Calgary. Du 1er août à la mi-janvier. Deux
permissions de sortir en sept mois, vous me direz qu'à Calgary deux sorties
c'est une de trop, mais quand même. Une journée type: 8h45, échauffement, vélo
stationnaire, plyométrie. De 9h45 à midi, pratique sur la glace. Dîner. De 14h30
à 16h, entraînement hors glace, musculation, encore du vélo. Sept mois comme ça.
Deux congés. À travers tout ça, 40 matches contre des midgets AAA, des garçons
de 15, 16 ans qui patinent comme des démons et qui ne veulent pas se faire
battre par des filles. Elles ont quand même gagné la moitié de leurs matches.
Sept mois. POUR UN MATCH.
La seule fille de l'équipe qui a un enfant (Pecky Kellar) s'est payé une
gardienne pendant sept mois. Parlant d'argent, les filles recevaient 2050 $ par
mois de Hockey-Canada, plus leur carding de 1500 $, plus 125 $ par
semaine pour la bouffe. Disons 35 000 $ pour sept mois. C'est à peu près la
moitié de ce que touche Théodore pour un match, même quand il est renvoyé sur le
banc à la fin de la première période.
Je ne les ai pas invitées n'importe où. Chez Baratti e Milano, le chic café à
l'entrée de via Pô, vieilles dames à chapeaux et garçons bien élevés qui ont
fait semblant de ne pas remarquer l'accoutrement disons «athlétique» de mes
invitées. Elles ont pris des bicerins, spécialité turinoise, café,
chocolat, lait et crème fouettée.
Elles m'ont raconté un peu quand elles étaient petites. Caroline a commencé à
huit ans. Au début son père ne voulait pas, mais il a fini par la coacher. Il a
bien fait ça. Caroline est sûrement la meilleure joueuse de l'équipe après
Wickenheiser. Kim, la gardienne, a commencé à 10 ans. Ou c'est peut-être le
contraire, Kim à huit et l'autre à dix, elles étaient sûres de toutes façons que
je me tromperais parce que je ne prenais pas de notes. Elles ont joué avec des
garçons jusqu'à 17 ans. Elles ont tout entendu. «Les filles, ça ne devrait pas
jouer au hockey», et quand elles prenaient la place d'un garçon, les parents du
garçon leur criait: retourne donc dans ta cuisine! C'est pu comme ça. Maintenant
y'a plein d'équipes de filles de huit, neuf, dix ans. L'humanité avance à petits
pas, mais elle avance.
Kim vient de terminer à McGill en kinésiologie -- pas de «y» qu'elle me dit,
merci mademoiselle, j'allais en mettre un. Caroline a étudié (et joué) au
Minnesota. Elle est presque flic mais elle a décidé de continuer en
criminologie. J'ai oublié de leur demander qui étaient leurs joueurs favoris
dans la Ligue nationale. En fait je m'en fous. Même que j'espère qu'elles n'en
ont pas. Ça n'a aucun rapport de toute façon: ils font un métier. Elles vivent
une passion.
COURRIER-
Reçu ce courriel, hier.
Bonjour M. Foglia, Allez-vous rencontrer le petit Québéco-Malgache qui skiera à
Sestrières les 20 et 25? Belle histoire de participation comme dirait De
Coubertin. Le coach de Mathieu Razanakolona est un ami. Chic type. (RM)
Bonjour monsieur, merci de votre mot.
On sera 8670 journalistes à vouloir faire -- et à avoir déjà fait -- de ce
Malgache une belle histoire de participation. Pratico - pratique, ça
m'arrangerait que vous me ploguiez auprès de votre ami le coach du Malgache,
mais si vous me jurez de ne le répéter à personne, je vais vous faire une
confidence: la participation ça m'énarve. La participation, on fait ça dans sa
cour, pas sous les caméras des Jeux.
Ce qui m'attendrit c'est pas un Malgache, fût-il Montréalais, qui skiera aux
Jeux parce que c'est pas difficile d'être sélectionné quand on est Malgache et
qu'on est fin seul à faire du ski en Malgachie, ce qui m'attendrit c'est le
Canadien en patinage de vitesse qui se fend le cul depuis quatre ans pour aller
à Turin et qui ne sera pas à Turin parce qu'il a raté sa sélection par trois
centièmes de seconde.
Je suis sport, je suis pas plein air.
Mais si vous voulez m'aider à rencontrer ce gentil Malgache et son gentil coach,
vous avez ma parole que j'en ferai des héros. Que du positif. Comme pute j'ai
déjà gagné plusieurs concours.