Pierre Foglia : Trêve
d'Événements
Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 23 Avril 2005
Trêve d'événements
Un pape, un budget, une adresse
solennelle à la nation dans la même semaine. Holà. On n'a plus de temps pour les
choses minuscules, pour les bavardages, anodins, pour le relatif, pour le
silence. Je ne sais plus quel matin de cette semaine je me suis surpris ;a
bêcher mon jardin en écoutant la radio. Ma fiancée est venue me dire quelque
chose :
Hein ? Quoi ?
Ferme ton walkman, m'a-t-elle hurlé. Elle voulait me dire
qu'elle allait chez sa mère, à Saint-Jean, qu'en revenant elle arrêterait pour
du sirop d'érable chez Rhicard et sûrement à la ferme des Bardo pour acheter de
la graisse d'oie.
Ma fiancée est un film de Claude Sautet
(1), une sociologie du
quotidien à talons hauts. Qu'il arrive un pape ou un tsunami, que M. Martin
s'adresse à la nation le même jour que le budget, elle en a rien à cirer. Elle a
écrit dans le carnet, sur la table à côté du téléphone, qu'il n'y avait plus de
graisse d'oie, et comme ce soir elle veut faire des lentilles et que les
lentilles sans graisse d'oie ça goûte rien, elle va aller en chercher chez
Bardo, c'est tout. Ma fiancée est l'envers d'une névrose. En plus de soigner la
mienne. Un jour, je vais l'épouser, c'est sûr, et peut-être même lui
achèterais-je un vieux bijoux qu'elle portera en sautoir sur sa robe bleue ou
encore des boucles d'oreilles de romanichelle qui feront guéling-guélang, comme
les rideaux de bambou en guise de portes, dans les pays chauds.
C'est rendu ici, à ce point de sa lecture, que le lecteur
assoiffé de sens, dont on parle dans les sondages, s'impatiente : mais enfin,
j'avais pourtant dit lors du dernier fuckus groupe que je voulais des
articles de fond, des mises en perspective, je veux du SENS, bon ! Deux petites
remarques à ce propos. La moitié des lecteurs mentent effrontément dans les
sondages. Ils aiment passer pour plus intelligents qu'ils ne sont. Ils veulent
des mises en perspective, mais en fait ils n'ont aucune foutue idée de ce que
peut bien être une « mise en perspective ». Et moi non plus, d'ailleurs. Ce qui
m'amène à la seconde remarque, qui concerne l'autre moitié des lecteurs, ceux
qui savent ce qu'est une mise en perspective : à l'évidence, ils se trompent de
chronique. L'étonnant, pour des gens intelligents, c'est que cela fait des
années et des années et des années qu'ils se trompent de chronique. Ils sont
toujours là même s'ils ne supportent pas que je leur parle de mes chats, de
vélo, de mon jardin. À la rigueur, ils tolèreraient que je leur parle de ma
fiancée, mais il faudrait que ce soit Denise Bombardier. Oubliez ça, ça
n'arrivera pas. Combien on parie que Mme Bombardier achète ses lentilles en
boîte et précuites ?
Que voulez-vous que je vous dise du pape qui n'ait été dit ?
Peut-être cette brève annotation : j'espère que le nouveau pape se montrera
aussi réactionnaire, aussi peu ouvert aux femmes, aux homosexuels, aux avortées
et aux divorcés qu'on le redoute. Plus il sera déconnecté du monde, moins il y
aura de monde dans les églises, et moins il y a de monde dans les églises, mieux
le monde se porte. Cela dit, a contratio, on peut juger aussi, par là, de la
supériorité de notre religion sur toutes les autres, l'islam notamment. Nos
intégristes chrétiens ne sont que ridicules dans leur refus de la modernité,
alors que les autres lui font la guerre avec des bombes.
De Gomery j'ai tout redit cent fois, et je me sens toujours
aussi isolé dans mon opinion, encore que je croie avoir trouvé un presque allié
en Jean-Pierre Charbonneau, le député péquiste de Borduas. Dans un texte qu'il
m'a fait parvenir, il presse les partis politiques (surtout le sien) de sortir
du paradigme de la propagande. Mon ex-confrère suggère d'utiliser les fonds
publics non pas à faire la promotion d'une option, mais à organiser une grande
consultation populaire au cours de laquelle les citoyens seraient appelés à
s'exprimer sur le pays dont ils rêvent (quel qu'il soit), exercice sans
précédent de démocratie participative.
Sur de hâtives élections, je n'ai point d'avis, sauf qu'au
fond de moi une petite voix crie : non, non, non ! Pas quand il fait beau. Pas
Liza, ses moues de petite fille, ses simagrées, ses postures mondaines, son
cinéma. Pas Jean Lapierre. Pas Stéphane Dion dont on assiste -- quelle ironie --
au grand retour ces jours-ci, de garde (comme on le dirait d'une pharmacie
ouverte le dimanche). On le cachait et voilà qu'on n'a plus que lui à montrer,
c'est dire l'état de panique des troupes libérales. Noooooon.
Pas d'élections, merci. C'est assez d'événements. Un pape, un
budget, une adresse solennelle à la nation dans la même semaine, peut-on
décréter une trêve d'événements, comme le dit Gracq quelque part dans ses
Lettrines ?
La démocratie ne souffre pas de trêve ? Vous voulez que je
vous dise ? Elle est fatigante votre démocratie. J'arrive d'un pays -- Cuba --
où il n'y a pas de démocratie et les soirées sont beaucoup plus calmes que chez
nous. J'habitais en haut d'une colline et tous les soirs je descendais au
village à vélo pour le seul plaisir de remonter cette longue côte de quatre ou
cinq kilomètres à la brunante, dans le cortège des charrettes à cheval et à
boeufs, et dans la foule des cyclistes dont quelques-uns s'amusent parfois
à « faire la course » avec le touriste. Un soir, je suis rejoint par un jeune
garçon qui menait son vélo d'une main. De l'autre, il tenait par les pattes une
paloma messagera, un pigeon voyageur, qu'il entraînait je ne sais pas
comment.
Tu ne lui fais pas mal en le serrant comme cela ?
Il ouvrit son poing, me montrant qu'il ne la tenait presque
pas. L'oiseau restait là, très calme. L'enfant souriait.
Vous ? Il me semble que cela fait longtemps que je vous ai vu
sourire. Et je me retiens de vous le demander depuis que je suis rentré :
desserreriez-vous un instant votre petit poing ?
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Ma fiancée vient de rentrer de chez
sa mère. Elle s'est arrêtée chez les Rhicard et les Bardo, comme elle avait dit.
Elle se penche pour me donner un bec : tu sens rien ?
Si. Un sens un peu la pute. C'est quoi ?
Nantucket Mist.
De chez Dior ?
Non de Pharmaprix. Y avait une dame qui en mettait aux
clientes qui voulaient bien.
T'en as acheté ?
Non.
Je te félicite, mon amour.
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(1)
Claude Sautet, cinéaste (un peu plate) du quotidien des Français, parmi ses
films les moins écoutables, Vincent, François, Ronald et les autres, Mado,
et Les Invasions barbares.