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Tour de France : Souris de Montagne

Chronique La Presse Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Jeudi, 14 Juillet 2005

La souris de la montagne

Photo AFP
Lance Armstrong, au milieu en bas, enfile les lacets tout en prenant de l'avance sur le peloton qui peine plus bas.

Briançon

Vinokourov était anéanti mardi soir. Il était venu dans ce tour pour battre Armstrong. Il disait qu'il allait l'attaquer, et l'attaquer encore. Il plantait les premières banderilles dans le col de la Schlucht, on se frottait les mains, cela sentait la guerre, cela sentait le sang, comme dit Brando dans Apocalypse Now: « I love the smell of napalm in the morning. »

On attendait que Vino fasse tout exploser mardi. Vous l'avez vu, c'est lui qui a explosé. Asphyxié dès les premiers lacets. Ullrich. on a l'habitude de le voir pitoyable. Vinokourov, c'était la première fois. La première fois qu'il cède sans se battre. Comme un fanfaron. Comme un charlatan. Tout le contraire de ce qu'il est. Lâché par l'arrière, comme un pet. Il devrait être mortifié. C'était sûr qu'il allait attaquer ce matin. Il a attaqué et gagné à Briançon.

Pour l'honneur, c'était la chose à faire.

Pour la course, si vous voulez mon avis, c'était une connerie. Pas une grosse connerie, mais une de ces manoeuvres contre-productives qui éloignent de l'objectif visé tout en donnant l'impression de s'en approcher. L'objectif est bien toujours d'abattre Armstrong? Alors c'est raté. Armstrong était mort de rire hier. Exactement la course qu'il souhaitait avec des échappées pas trop incisives qu'il pouvait contrôler à distance. Armstrong a fait jouer à Vino, hier, le rôle qu'il a fait jouer plusieurs fois à Virenque. À la place de Vino, je serais vexé.

Tranquillos, les Discovery Chanel n'ont pas donné un coup de pédale de trop. Le mot clé était « contrôle ». Quand 30 coureurs passent ensemble un col à 2600 mètres d'altitude, c'est que la bataille en montant ne fut pas féroce. Vinokourov et Botero passaient avec trois minutes d'avance en haut du Galibier, il ne devait leur en rester qu'une à Briançon après que Savoldelli, qu'on n'appelle pas le faucon pour rien, eut aspiré Armstrong dans ses trajectoires.

Pour l'honneur retrouvé de Vinokourov, ce fut très bien. Pour le résultat final, celui de Paris, cela comptera comme une péripétie mineure. Cette grande étape de montagne a accouché d'une souris, je vous le disais hier, le Galibier est le col le plus souvent escamoté par le Tour. D'ailleurs, le Galibier n'est pas classé dans les 50 cols les plus difficiles d'Europe, les plus difficiles sont italiens, le Zoncolan, le Mortirolo, en France, l'Aubisque bien avant le Gaibier.

Bref, les 15 premiers du classement général ont terminé hier dans le même temps, Iban Mayo largué une autre fois. Roberto Heras aussi, mais lui, au moins, s'est montré en échappée, tout comme notre ami Chris Horner- qui n'a pas gagné le Tour de Beauce, vous l'ai-je dit?- il n'a pas tenu l'échappée non plus, il termine à sept ou huit minutes.

Le Tour n'est peut-être pas aussi fini qu'on l'a dit, après tout. Même si on ne voit pas comment Armstrong pourrait le perdre, je me disais à voir l'aisance de Valverde et la pugnacité de ce Rasmussen, toujours à 38 secondes d'Armstrong, je me disais que ces deux-là allaient le picosser, le déranger, l'inquiéter au moins jusqu'à dimanche...

AUJOURD'HUI- Briançon- Digne-les-Bains- Cent-quatre-vingt-sept kilomètres, ce qu'on appelle une étape de transition ou de moyenne montagne, la pente est descendante mais ça remonte pour quelques petits cols. Les coureurs entrent une première fois dans Digne et vont faire un petit tour dans la montagne de Coupe que j'ai pédalée jadis avec ma fiancée, une athlète à l'époque, aujourd'hui j'y dis viens-tu rouler bébé? Ah non il fait froid. Ah non, il fait chaud. Ah non, c'est trop loin. Ah non, y'a du vent. M'amettre une annonce dans le Vélomag: cherche jeune femme qui roule (Et qui fait des confitures).

Mais revenons au Tour. Après être entré une première fois dans Digne, les coureurs iront monter le très abrupt Corobin, pas très loin de l'arrivée ce qui pourrait donner des idées aux fouteurs de merde.

Donc, on arrive à Digne ce soir, et regardez d'où on repart vendredi matin: Miramas, entre Arles et Marseille! C'est à 200 kilomètres de Digne. Pour la plupart, les coureurs passeront la nuit à Aix-en-Provence, à mi-chemin.

Pis moi? Je dors où, et surtout, je dors quand?

C'est pas pour me plaindre, c'est pour vous raconter. Quand les arrivées sont en altitude comme à Courchevel, la veille, des millions de gens envahissent la montagne, en roulotte et en auto. Et bien entendu, après la course, tous ces gens redescendent. J'ai quitté la salle de presse à 21 h, je suis arrivé en bas de Courchevel à minuit et dix: 20 kilomètres! Alors quand le départ du lendemain est 200 kilomètres plus loin...

Mon collègue de la section des sports, Pierre Nadon est mort une semaine ou deux avant le Tour. Comme pupitreur, Pierre a eu souvent à monter les pages du Tour de France, mais ce n'est pas ce que je voulais dire, je voulais dire que je suis allé au salon et en entrant, il y avait son urne, très belle, sur un lutrin.

J'ai cette urne dans un coin de ma tête et chaque fois que je me fais chier, comme en redescendant de Courchevel, me semble que j'entends la petite voix ironique de Pierre qui se fout de ma gueule: tu vois où ça mène?

DE LA VISITE - J'étais dans le jus, j'entends le chef de presse qui dit: c'est le monsieur là bas, avec la casquette. Un jeune homme se présente à ma table. Christian Tessier, 20 ans d'Aylmer. En stage loisirs à Courchevel pour un an, vélo de descente, ski. C'est lui qui a installé le plancher de la salle de presse sur la patinoire. Merci, jeune homme

Je lis vos articles. Ils sont très intelligents.

Lisez-vous les articles de Réjean Tremblay aussi?

Oui. Ils sont très intelligents aussi.

C'est bien ce que je craignais. Eh bien, jeune homme, je vous remercie de votre visite. Vous saluerez vos parents et tout Aylmer, une ville que je connais mal mais j'ai l'impression que si je l'avais connue avant Drummondville, j'aurais dit beaucoup moins de bêtises sur Drummondville.

LE PAYSAN - Si je vous dis qu'il s'appelle Xavier Bareno Ometxebarria, il est de quelle nationalité? Ou si je vous dis qu'il vit dans une petite ville qui se nomme Gautegiz de Arteaga, c'est dans quel pays? Mais non, pas au Luxembourg. Vous êtes nonos. C'est au Pays basque. Avec trois amis, il était à mon hôtel. Celui-là à la retraite des chemins de fer espagnol, l'autre avocat, les deux autres, je sais pas, trois cyclos sur des magnifiques vélos Fondriest.

Je peux l'essayer?

Si tu le casses, tu le paies

Combien?

Quatre mille euros...

Je les avais vus le matin, ils m'avaient prédit la victoire d'Iban Mayo. Mayo s'est fait lâcher dans les premiers, presque sur le plat. Et Zubeldia pas mieux. Beloki sauve un peu l'honneur...

Vous trouvez? Six minutes derrière, c'est pas l'honneur!

Mais au fond, ils s'en fichaient. Ils partaient monter la Madeleine avant les coureurs. Ce soir au souper, ils se raconteront leur montée. Après deux bières, ils parleront d'Indurain. Ils diront des trucs comme: Celui-là, c'était un paysan qui faisait du vélo, il savait ce que ça voulait dire travailler. Aujourd'hui, c'est juste des athlètes.

LES LOUPS - Il y a quelque chose qui ne marche pas dans les chiffres. Il y a, dans toute la France, moins de 60 loups qui auraient bouffé 3000 brebis l'an dernier. Ce sont des chiffres du ministère français de l'Agriculture. Ça fait 50 brebis par loup! Beaucoup plus si on tient compte des bébés loups qui tètent encore leur mère et des vieux loups qu'ont pu de dents.

Je vous parle du loup parce que mardi et hier, les éleveurs de moutons ont dénoncé le loup sur le parcours du Tour.

Mais d'abord vous expliquer que le loup avait disparu, il est revenu, il vient d'Italie, par les Apennins où il est plus nombreux qu'en France. Parce qu'on lui fout la paix. Et on lui fout la paix parce que le loup italien ne mange pas de brebis, il mange du spaghetti, c'est aussi bon, surtout le spaghetti des Apennins, ils mettent des légumes rissolés dedans.

On est dans les hauts alpages où les troupeaux en transhumance passent l'été sous la surveillance d'un berger et de quelques chiens. Dans cet isolement là, quand le berger crie au loup, c'est d'autres loups qui arrivent pour le méchoui. Reste que c'est 60 loups, pas 6000! Reste aussi que les éleveurs reçoivent une aide de gardiennage et sont indemnisés pour chaque brebis égorgée. Ce qui explique sans doute qu'il y en ait 3000. Les vieilles brebis, les brebis malades, les brebis qui se cassent une patte... Couic. Loup y es-tu? Oui, oui, je suis là.

Le loup est une espèce protégée par la convention européenne de la faune et de l'habitat. Et c'est ça surtout qui dérange les éleveurs français, ils voudraient avoir le droit de tirer à vue sur ces sales bêtes. Encore hier, pas loin d'ici, un loup s'est déguisé en grand-mère et a mangé la petite fille qui lui apportait une galette, en tirant la chevillette, on a juste retrouvé ses chaussettes.

Pis? Chez nous? Le virus du Nil occidental?

EN UN CLIN D'OEIL

Le Kazakh Alexandre Vinokourov est réputé pour son inaltérable orgueil, qui l'a secoué 24 heures après le camouflet de Courchevel pour remporter, hier, la 11e étape du Tour de France.

« Hier, les jambes étaient bien, mais j'ai eu des problèmes de respiration, a commenté Vinokourov. Mon pouls était trop rapide et je n'ai pas trouvé le rythme. Aujourd'hui, je me suis dit que j'allais attaquer et j'ai montré que j'étais toujours dans le jeu. »

« Avec cette victoire, j'ai retrouvé le moral, a poursuivi le Kazakh, de 31 ans. Je pense que je trouverai les forces d'attaquer encore dans les Pyrénées. L'étape, je l'ai gagnée, je reste motivé pour gagner la course. Cinq minutes c'est dur à remonter, mais on ne sait jamais. »