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Tour de France : Pas Ça le Vélo

Chronique La Presse Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Lundi, 18 Juillet 2005

C'est pas ça le vélo

Tarbes

Hier, Armstrong a définitivement gagné le Tour, son lieutenant américain George Hincapie a gagné l'étape à Saint-Lary-Soulan et Popovych, son autre lieutenant, porte le maillot blanc du meilleur jeune.

Des frites avec ça?

Il paraît que la victoire de Hincapie à Saint-Lary n'était pas planifiée. Je le crois. Le plan, arrêté hier matin au petit déjeuner de la Discovery, c'était la victoire de Lance Armstrong en mémoire de Fabio Casartelli, qui s'est tué il y a dix ans dans la descente du Portet d'Aspet. Le Portet était le premier col de la journée.

«Il était prévu aussi, raconte Hincapie, que je me glisserais dans la première échappée, que je resterais dans les roues sans prendre les relais et, lorsque le groupe des favoris reviendrait sur nous, je servirais de locomotive à Lance.» Un grand classique, pas dans les moeurs de la Discovery, mais qui s'imposait, hier, dans cette étape épouvantail, la plus dure du Tour avec ses six cols. C'était une bonne idée d'avoir un homme devant, une poire pour la soif en quelque sorte.

Ils sont partis 14 en échappée, ils ont compté jusqu'à 19 minutes d'avance. Après quatre cols, ils n'étaient plus que six tirés par Oscar Pereiro, dont les accélérations ont finalement eu raison de Brochard, Sévilla, Boogerd, Caucchioli. Ils sont restés deux: Pereiro et Hincapie. Hincapie, qui n'a pas pris un seul relais en 200 kilomètres d'échappée. Toujours assis sur le porte-bagage de Pereiro.

Le petit grimpeur espagnol de la Phonak la voulait beaucoup cette victoire. Eh bien, il ne l'a pas eue. Il se l'est fait voler par l'Américain et je proteste. Et même je crache par terre. Wouache. C'est pas ça le vélo. Peut-être est-ce tout à fait légitime dans le cyclisme moderne, mais un Indurain ne se serait pas abaissé à ça. Un Jalabert non plus.

Quand Johan Bruyneel, le directeur sportif de la Discovery, s'est rendu compte que le groupe des favoris ne reviendrait pas sur les échappés, il a libéré Hincapie de son rôle de poire pour la soif. Allez George, vas-y pour la victoire! lui a-t-il glissé dans l'oreillette.

Question: pourquoi Hincapie ne collabore-t-il pas avec Pereiro à partir de ce moment-là, au moins? Il protège qui? Quoi? À 25 minutes au général, Pereiro ne représente sûrement pas une menace pour Armstrong. Ça fait 180 kilomètres que Hincapie se pogne le cul, à 200 mètres de la ligne il sprinte, laisse l'Espagnol sur place et remporte la victoire. C'est pas ça le vélo.

Les boys d'Armstrong vont tout rafler dans ce Tour. Était-ce bien indipensable de rafler celle-là aussi? De faire les poches des Espagnols chez eux? Les Pyrénées, c'est chez eux.

N'allez pas croire, j'aime bien Hincapie, cette grande chose. Ami et confident d'Armstrong, fidèle d'entre les fidèles, depuis des années il fait deux saisons dans une. Le printemps, il dispute les classiques. L'été, il est au service de Armstrong. Il est d'ailleurs le seul coureur à avoir disputé les six Tours victorieux du boss. Six pieds quatre pouces, 185 livres, il est fait pour gagner Paris-Roubaix- son rêve d'ailleurs- mais il a jamais gagné Paris-Roubaix. Par contre, hier, il remporte la plus dure étape de montagne du Tour. Celle-là, j'avoue, j'ai un peu de misère. Je n'en suis plus sur la question d'honneur, j'en suis sur ce géant, ce routier-sprinter qui escalade les montagnes aussi vite que les grimpeurs.

Pendant ce temps-là, son patron n'a toujours pas gagné d'étape, ce qui, entre vous et moi, ne lui fait pas un pli. Hier, le plus fort c'était Ivan Basso. Sans grande conviction, l'Italien a attaqué Armstrong deux ou trois fois, avec pour seul résultat de le hisser avec lui, tandis qu'Ullrich leur cédait une autre minute et demie.

Le Tour est fini. Il l'était la veille déjà mais, cette fois, les points sont mis sur les «i». Et à partir d'ici, ce n'est plus une course cycliste, c'est une procession.

AUJOURD'HUI - Repos. Demain, troisième étape pyrénéenne, deux fois inutile parce que le tour est fini et parce que le sommet de l'Aubisque est à 65 kilomètres de l'arrivée.

Me permettez-vous un message personnel? Le premier village traversé par les coureurs, hier, s'appelait Sainte-Suzanne et j'étais content. Mais j'ai trouvé ça un peu exagéré quand même, sainte, franchement...

UN MIRACLE, MAIS PAS À LOURDES - Vous vous rappelez ma théorie sur l'utilité des hauts lieux du tourisme: ils empêchent des millions de touristes de se répandre ailleurs en les agglutinant, en les circonscrivant en des lieux de toute façon irrécupérables- les châteaux, les gorges, les vignobles... Bref, tandis qu'ils sont là, on a la paix ailleurs. « On » inclut la personne qui parle. « On » touristes aussi, mais de l'ordinaire, touristes qui fuyons l'exotisme, touristes du rien. Je suis actuellement à Tarbes, située à 20 km de Lourdes et à 50 de Pau. Ils vont tous à la basilique du Rosaire de Lourdes ou au casino de Pau. Et à Tarbes, on a la paix et plein de place pour stationner. Mon auto est juste devant la porte de l'hôtel. Tarbes, c'est la France de tous les jours, la France bavette-frites à 8.5 euros qui va voir passer le Tour de France pas loin en emportant un pot de peinture rouge et un pinceau pour écrire sur la route « US go home ». La France indifférente à son destin, à son déclin, la France qui se lève le matin, qui ne sait pas ce qu'elle veut, mais qui sait ce qu'elle ne veut pas: elle ne veut pas que tout se réduise à un marché, fût-il européen. Tarbes est une petite ville ouvrière au taux de chômage élevé, mais c'est aussi le Royalty. Je vous en ai déjà parlé mais vous ne m'écoutez pas, vous filez à Notre-Dame du Rosaire à Lourdes en passant à côté d'une crème brûlée glacée divine, le seul authentique miracle qui soit arrivé dans la région, et vous ne vous arrêtez même pas. Et vous vous dites chrétien?

TOUS MÊME TEMPS - Encarté dans le supplément de L'Équipe de samedi, un petit bijou signé Paul Fournel, portrait fictif d'un coureur de peloton- on dit aussi un équipier, un domestique-, un coureur pour qui le peloton est d'abord un espace de travail. Ce sont d'ailleurs les premiers mots de la nouvelle: « J'habite le peloton. C'est mon travail. C'est ma maison ». Une vingtaine de pages de la même eau rafraîchissante que les nouvelles de ce presque chef-d'oeuvre de la littérature sportive- et de la littérature tout court- dont je vous ai parlé à quelques reprises, Les athlètes dans leur tête (Point Virgule).

«t.m.t.», c'est le titre de ce cadeau dans L'Équipe. t.m.t pour tous même temps, la formule utilisée dans les classements de course cycliste pour dire que tous les coureurs qui ont franchi la ligne d'arrivée dans le peloton sont crédités du même temps (et donc qu'il n'est nullement pertinent, allez-vous finir par le comprendre, collègues des médias électroniques, que préciser 32e ou 122e, tous même temps, c'est assez).

Fournel est aussi l'auteur d'un livre sur le Tour de France, qu'il a couvert pour le journal communiste L'Humanité (en 96), cela s'appelle Besoin de vélo (Seuil). C'est ce que j'ai lu de mieux sur le Tour... et sur le vélo. Attaché culturel auprès des ambassades de France, il vient de publier le journal de son séjour en Égypte, Poils de Cairote, au Seuil encore. (Petite note pour mes amis pataphisiens, Fournel est un honorable membre de l'Oulipo.)

DISTANCIATION - J'étais vraiment pas bien avant-hier, pour toutes les raisons que j'ai écrites. J'ai relu mon texte hier matin en grimaçant d'avance, en me disant ça doit être épouvantable, pis non, pas tant que ça. Ça paraît quasiment pas que j'étais en train de mourir. La preuve que l'écriture est un énorme mensonge. La mienne en tout cas.

Je vais mieux, merci. Les Pyrénées m'ont requinqué. Ce sont des montagnes qui guérissent, je ne sais pas comment, mais je me doute: par leur beauté. Les maisons grises des bourgs, la fraîcheur des combes, la rugosité des massifs, le sentiment d'errance que laissent les routes qui semblent aller nulle part, comme celle, par exemple, qui remonte la vallée de la Neste, au pied du col de Peyresourde, que les coureurs ont grimpé, hier. Vous êtes sûr qu'on va à Loudenvielle par là? On n'irait pas plutôt dans un autre siècle?

Un autre truc qui m'a fait retrouver ma sérénité: en arrivant dans ma chambre, j'ai fait mon lavage. Il sèche à la fenêtre. C'est un peu Naples.

Les psys disent (c'est du Jung, je crois) que lorsqu'un individu perd contact avec l'univers mythique et que son existence est réduite au seul domaine des faits, il devient fou. Moi, c'est tout le contraire. Faut absolument que je garde contact avec le domestique. Après deux semaines de héros mythologiques qui grimpent des montagnes mythiques, faut absolument que je lave mes caleçons.

Je ne suis pas un artiste, tant pis.