Chronique : Pierre Foglia       Mesurez votre audience
Tour de France : Il n'a pas Sué

Chronique La Presse Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Dimanche, 17 Juillet 2005

Il n'a même pas sué

Laroque d'Olmes

Il est incroyable. Juste au moment où l'on pense qu'il est en difficulté, juste au moment où on se dit, cette fois ça y est, il craque- et il y a eu un moment comme celui-là, hier- loin de craquer, il assoit son triomphe.

Il n'était pas en difficulté comme on le croyait, il étudiait la situation! Toutes les données analysées, il reprend la course en main et la conduit à sa guise.

Durant les sept années de son règne, il nous aura fait tous les numéros. Hier, c'était le numéro du professeur de vélo venu donner une leçon magistrale. Ses auditeurs en sont encore bouche bée. On aura du mal à trouver course plus limpide que celle d'hier. Si après cela, il y en a encore qui n'ont pas compris, ou qui se sont ennuyés, peut-être devraient-ils changer de sport. Je leur suggère le patinage artistique, y'a de la musique.

Ce ne fut pas une épopée. Pas un morceau de bravoure comme à Luz Ardiden il y a deux ans. J'avais pleuré cette fois-là en le voyant sortir des nuages. Hier, on était loin des larmes. On n'était pas dans l'émotion, on était dans le cérébral. Hier c'était une « mind game ». Hier, Lance Armstrong n'a pas été émouvant, seulement remarquablement brillant. Et un peu baveux bien sûr, autrement ce ne serait pas Lance Armstrong.

Disons d'abord qu'il y eut deux courses dans une, comme il arrive fréquemment dans les étapes de montagnes. Une échappée de la première heure. Dans cette échappée, un bon grimpeur qui se fait mener en carrosse au pied de la montagne avec un coussin de dix minutes d'avance sur le peloton. Et puis s'en va seul, en espérant qu'Armstrong ne le passera pas en mobylette. C'est le grand bonheur qui est arrivé à Georg Totschnig, le petit Autrichien de la Gerolsteiner valeureux vainqueur à Ax-3 Domaines. Ce petit vieux de 34 ans, second violon toute sa carrière, a joué le solo de sa vie, hier. Ému, épuisé, il s'est jeté par terre aussitôt passée la ligne d'arrivée, se trémoussant comme une tranche de bacon dans la poêle. Il faisait d'ailleurs 40 en haut, bien assez chaud pour faire cuire du bacon. Et pour faire fondre le goudron des routes qu'il a fallu refroidir au jet d'eau, en particulier dans les endroits les plus exposés des descentes.

La chaleur! A-t-on assez répété qu'elle viendrait à bout de Armstrong. Il n'a même pas sué. Ni au propre ni au figuré. Jamais inquiet et pourtant complètement seul, abandonné de tous ses équipiers. Pas un pour l'accompagner, ni dans l'ascension du difficile Port de Pailhères, ni dans la montée finale vers Ax-3 Domaine.

Ce sont les Euskaltel qui menaient la danse en tête du peloton. On a cru que c'était pour lancer Beloki, mais pas de Beloki. Une rampe de lancement pas de fusée? Les Basques, qui font pitié depuis le début du Tour, ont trouvé le moyen, hier, de se couvrir de ridicule.

La grosse attaque nucléaire, espérée depuis le début du Tour, a été portée comme prévue par les T-Mobile. Le fameux trident, Ullrich, Klöden, Vinokourov, à fond dès les premiers lacets du Port de Pailhères, a servi à Armstrong sa propre médecine, faisant éclater ce qui restait du groupe de tête. Seuls Basso, Landis, Leipheimer ont tenu le coup. Et Armstrong? Où est Armstrong? Armstrong est distancé, hurlaient les énervés de France 2. Armstrong en pleine défaillance!

Cette fois ça y est, il craque!

Il gérait à distance, en toute sérénité. Il est resté avec Mancebo, Rasmussen et quelques autres, le temps de les évaluer, puis les a plantés là pour rejoindre le groupe de tête en trois coups de pédale. Peu après, Vinokourov perdait pied, et je commence à avoir des doutes sur le Kazakh. Cela fait des mois qu'on répète « vous allez voir, Vinokourov va faire exploser la course ». Sauf que chaque fois qu'il pose une mine, il saute avec! Ça ressemble à un attentat suicide en plein champ où y a personne.

Basso a attaqué deux ou trois fois. Armstrong n'a pas sourcillé. Il a largué Ullrich dans le dernier kilomètre et battu Basso au sprint pour prendre les bonifications. Il venait de gagner encore une fois le Tour de France, mais comme il y a encore plein de gens qui en doutent, il devra le regagner aujourd'hui.

AUJOURD'HUI- Lézat-sur-Lèze / Saint-Lary-Soulan (Pla d'Adet)- 205km. La grande étape pyrénéenne, une autre arrivée en altitude au Pla d'Adet. Une autre marche triomphale de Lance Armstrong.

ROAD MOVIE- Ça m'arrive au moins une fois dans chaque Tour: je perds pied, je capote... Montpellier, vendredi soir. Après 112 coups de téléphone, j'ai trouvé un hôtel à mi-chemin entre Nîmes et Montpellier. Trente kilomètres, mais à l'envers de la course. Je retourne sur mes pas. Ce qui me rallonge beaucoup pour le lendemain. Le départ sera donné à Agde, 50 kilomètres au sud de Montpellier. Et tôt à part ça: 10h30.

Bref, j'arrive à l'hôtel Mon Auberge, route nationale 113 au pont de Linel. Je finis mes textes. Je les envoie. Je me couche, il est minuit, je m'endors en touchant le lit. Dix minutes après, je suis réveillé en fanfare par des poum poum et des tsoin tsoin qui font trembler le lit. Une noce! Avec un orchestre, juste sous ma chambre, dans la salle à dîner. Je descends pour tuer quelqu'un, je tombe sur la mariée dans sa robe blanche. J'ai rien dit. Toute sa vie elle aurait radotée: t'rappelles-tu chéri, le jour de nos noces, le vieux en caleçons?

Je suis remonté. J'ai regardé un film de cul à la télé. Qu'est-ce qu'il y a comme films de culs à la télé française, du porno porno, avec des machins comme mon bras.

La noce a fini vers 2 h 30 du matin. Je me suis réveillé à dix. Je descends mes affaires en catastrophe, la note s'il vous plaît.

On dit bonjour d'abord!

Un ti-cul. Je pourrais être son grand-père: on dit bonjour!

Je m'étranglais, rien n'est sorti.

Je prends l'autoroute, Béziers, Narbonne, Carcassonne d'où je pique vers le sud, j'arrive à Mirepoix. Je me stationne. Je fais le tour des hôtels de la ville à pied. Pas de chambre. Merde, où est mon auto? Je me souviens plus où j'ai garé l'auto. Je l'ai cherchée une heure!

Finalement je n'ai jamais rejoint le Tour. Je suis à l'hôtel Castel D'Olmes à Laroque d'Olmes. Devant il y a une usine. À côté du parking, y a une piscine, un chien qui aboie et une maman qui est en train d'engueuler son fils. Il vient d'y avoir un claquement de gifle et j'entends la maman qui crie: baisse les yeux quand j'te parle!

Dure journée. Viens me chercher, fiancée. Pas grave si tu roules pu.