Chronique : Pierre Foglia
Tour de France : Faux Cols
Chronique La Presse
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Mercredi, 20 Juillet 2005
Les faux cols
Pau
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| Photothèque La Presse |
L'Aubisque quand même! C'est pas normal qu'un col comme celui-là ne serve à rien. Comme le Galibier n'a servi à rien. Comme la Madeleine, comme le Cormet de Roseland qui culmine à 2000 mètres. Comme le port de Pailhères. Comme Peyresourde, le Portillon, le Val-Louron. Nommez-les tous. Tous inutiles. Les cols ne servent plus à rien dans le Tour de France. À moins d'une arrivée en altitude. Comme il est impossible de faire une arrivée sur un piton rocheux qui bascule tout de suite dans le vide, alors le Tour se joue dans les stations de ski. Courchevel, Méribel, Chamonix, Ax-3 Domaine.
L'Aubisque ne sert plus à rien parce que
les grimpeurs ne servent plus à rien. Hincapie dimanche. Cet Oscar Pereiro hier.
Sa seule autre victoire cette année, c'est dans un contre-la-montre, un prologue
de trois kilomètres! Un truc pour très grosses cuisses, un truc de poursuiteur.
Ça ne sert plus à rien d'être tout petit et de peser 45 kg. C'est la puissance
développée au SRM (1) qui compte. Tout est
puissance dans le vélo moderne. Il s'agit encore de pédaler très vite, mais très
vite en puissance. Les petits Colombiens de jadis (Herrera, Flores) resteraient
plantés dans l'Aubisque comme restent plantés les Basques, les Heras, Beloki et
autres petites chèvres que le gros loup puissant n'arrête pas de bouffer depuis
le début du Tour.
Les montagnes ne servent plus à rien. Sauf à prendre des photos. La route en
corniche, qui domine le cirque du Litor en haut de l'Aubisque, est sans doute la
plus belle route du monde... pour faire du cyclotourisme.
Une impression de monotonie, comme au hockey. Je veux dire le vélo devient plate
pour la même illogique raison que le hockey est plate. On se raconte que c'était
plus intéressant dans le temps. C'est possible. On ajoute: parce que les joueurs
étaient meilleurs. Ça, c'est archifaux. Le hockey est devenu plate parce la
moyenne des joueurs est bien supérieure aujourd'hui, plus gros, plus forts, plus
vites.
Le vélo c'est pareil. Les coureurs sont, en moyenne, beaucoup plus puissants. Ça
ressert les écarts. Ça abolit les montagnes. Ça égalise.
Hier, ce n'était pas si mal. Cet Oscar Pereiro, qui s'était fait fourrer
dimanche par Hincapie, a pris une belle revanche. Tout le monde était content
pour lui.
L'étape en deux mots: une échappée à dix (oui Chris Horner était dedans,
drôlement remuant pour un gars qui n'a jamais gagné le Tour de Beauce, j'y
reviendrai). L'Australien Cadel Evans dont on attendait plus dans ce Tour- il
s'est racheté en partie hier- fait exploser l'échappée dans Marie Blanque.
Pereiro reviendra de très loin en arrière et après avoir crevé dans la descente
de l'Aubisque. Ils sont quatre à Pau. Pereiro règle un autre Espagnol au sprint.
En gros, c'est ça. Derrière, il s'est passé des petits trucs. Mais vraiment tout
petits. Par exemple, l'attaque de Ullrich à deux kilomètres du sommet de
l'Aubisque! Bravo! Bien pensé! Pourquoi pas au dernier passage du rond-point des
Champs-Élysées dimanche? Un coup que Armstrong craquerait.
Et dire que ce grand tarla va gagner le Tour de France l'an prochain.
AUJOUR'HUI - Pau-Revel, 240 kilomètres, la plus longue étape du Tour ne
sera pas forcément la plus excitante, pour ceux qui se demandent où on s'en va
comme ça, le Tour revient sur ses pas, Revel n'est pas très loin de
Lezat-sur-Leze, départ de l'étape de dimanche dernier. Demain, on remonte vers
le centre par les gorges du Tarn ou presque.
Un parcours biscornu qui est en train de nous rendre fous. Si vous pensez que je
rouspète, vous devriez entendre mes collègues et les coureurs fâchés de tous ces
transferts. On ne repartira pas de Revel, mais de Albi. On fera Albi-Mende, mais
on ne repartira pas de Mende, mais de Issoire, plus de 100 kilomètres au nord
avant de prendre le départ, pour redescendre au sud. On a l'impression de
participer au rallye automobile Paris-Dakar, bien plus qu'au Tour de France. Et
comme la course nous donne peu à voir, on est tous un peu marabouts...
Petite note géographique (et sibylline), après être passé par Ste-Suzanne dans
l'étape précédente, on est passé hier, en bas du col d'Ichère, par Pont-Suzon et
son ravissant hameau nommé Suzon-les-Confitures. Voilà, excusez-moi.
BONBON - Un marché, quelque part dans la vallée de la Soule, du côté d'Arette,
un peu à l'écart du Tour.
Cela s'appelle du patxaran, monsieur. Mettez votre nez dans le verre, sentez un
grand coup... et alors, qu'est-ce que ça sent?
Euh... l'anis?
L'anis, oui, mais sous l'anis?
Je vois pas.
Ça sent la prunelle! Le patxaran est fait avec des prunelles que l'on récolte en
août partout dans la basse vallée de la Soule.
Excusez-moi, mais je trouve que ça sent surtout l'anis...
Eh oui, c'est parce que les prunelles macèrent dans l'alcool d'anis de quatre à
six mois.
Ne vous fâchez pas, c'est juste une question, je viens du Canada et je connais
rien aux eaux-de-vie: si au lieu de faire macérer des prunelles dans l'anis vous
faisiez macérer, disons, du chou-fleur, vous pensez pas que ça sentirait l'anis
de toute façon?
Allez monsieur! Allez boire du Coca-Cola!
Je lui ai menti. Je ne connais rien aux vins, aux bières, aux cidres, mais aux
eaux-de-vie, si. Vieux kirsch, vieilles prunes, prunelles, mirabelles. Bref, son
patmachin, c'était pas bon, de l'extrait de bonbon, ou de brillantine pour les
cheveux.
LE POSTMODERNISME - Pas de corrida à Pau, mais juste à côté. Demain à
Orthez, en grande vedette Manuel Diaz El Cordobes dont ce sera la 28e corrida
pour- je cite le journal local- 28 corridas pour une moisson de 53 oreilles et
quatre queues. Encorné lors de sa dernière sortie, il avait sorti une novillada
d'exception à Vauvert avec six oreilles et, je recite le journal local, deux
vueltas post modern... Post modern?
Je ne sais si ça vous arrive en lisant mes chroniques, mais moi, des fois, quand
je lis le journal, je ne comprends pas tout.
GROUPIES - Ils poireautent depuis des heures, leur carnet et leur stylo à
la main devant la Villa Navarre, un quatre étoiles où sont logées trois équipes
du Tour. Comme une cinquantaine d'autres curieux auxquels se mêlent les voisins
des maisons cossues alentour, Patricia, 15 ans, et sa mère attendent Armstrong
depuis deux heures. On leur a dit qu'il était parti s'entraîner. Un coureur
arrive en vélo, signe quelques autographes. Je reconnais Totschnig.
C'en est un bon celui-là, si tu veux un autographe, il a gagné la première étape
des Pyrénées, samedi. Mais Patricia s'en fout. Elle veut un autographe
d'Armstrong, bon.
Au tour de Garzelli, le grimpeur de la Bianchi, de se pointer à la grille du
parc où se niche l'hôtel. Il confirme que les Discovery sont allés rouler. Ils
devraient revenir bientôt.
Ecco, les voilà... Les fans se précipitent au devant du bus de la Discovery qui
s'est arrêté en attendant qu'on ouvre la grille. Le bus entre dans le parc. Les
visages aux vitres teintées du bus n'ont pas eu un regard pour les fans.
Vous êtes journaliste, vous pourriez rentrer, lui demander. Patricia me tend sa
feuille blanche et son crayon.
Sauf que la porte est fermée aux journalistes surtout. Pour dire à quel point
fermée, ça fait cinq jours que j'essaie de parler à Paolo Savoldelli, le
vainqueur du Tour d'Italie, coéquipier de luxe d'Armstrong, je lui ai fait
passer une lettre de son cousin Giuseppe Marinoni de Montréal, j'ai donné la
lettre à je ne sais pas trop qui de la Discovery dimanche soir, et puis rien.
J'ai pas eu Savoldelli. J'ai pu la lettre. J'ai 65 ans. J'attends à la grille du
parc d'un hôtel avec une gamine de 15 ans et sa maman. La gamine arrête pas de
dire «super», si elle le dit encore une fois, je la gifle.
Super, j'ai réussi à prendre une photo du bus d'Armstrong.
Dis, la bosse là, c'est un bobo ou une malformation?
CAMOMILLE - Au début du Tour, j'ai reçu un courriel d'un monsieur de
Saint-Jean que je ne connais pas qui me dit ma soeur Solange est religieuse à
Pau, elle pourrait vous héberger, elle et ses compagnes dépannent parfois des
amis ou des parents.
J'ai passé là une journée de grand calme, loin du vacarme du Tour, avec soeur
Solange, soeur Marie, soeur Jeanne et soeur Thérèse. Des filles de la Charité de
Saint-Vincent de Paul. « Ne dites pas que vous étiez dans un couvent, notre
couvent c'est toute la ville. » Au Joyeux Béarn donc, une maison aux volets
bleus, aux grandes pièces fraîches dans la cour d'une école et d'une maternelle
dont elles ont la tutelle, à la limite des quartiers les plus défavorisés de
Pau.
Au souper, soeur Thérèse s'est poliment intéressée au Tour:
Ces coureurs, qui les paient?
Leurs équipes.
C'est beaucoup?
Ça dépend, cela va du salaire minimum garanti à des millions d'euros. Le salaire
annuel d'Armstrong, avec les commandites et tout, tourne autour de 12 millions
d'euros par année.
Mon Dieu, pour un seul homme?
Eh oui.
Je vois tant de pauvreté toute la journée.
Soeur Solange m'a emmené au campement de manouches où elle fait la catéchèse.
Avant le souper, en guise de bénédicité, elles ont chanté Viens à la fête/La
table est prête/Où nous invite Jésus-Christ/Viens partager le pain de vie.
J'ai repris trois fois de la soupe aux vermicelles. Elles m'ont fait une
camomille. Il faisait encore jour quand je suis monté me coucher. En tirant les
volets, j'ai aperçu soeur Thérèse qui arrosait les fleurs du patio.
(1) SRM pour
Schoberer Rad Messtechnik, du nom de son inventeur, l'Allemand Uli Schoberer, la
machine à mesurer la puissance dont Lance Armstrong dit qu'elle ne ment jamais (Le
Mondedu 19 juillet).