Pierre Foglia : Sourdine de
Sardine
Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 13 Janvier 2007
La sourdine de la sardine
Ah ! non, a grimacé ma fiancée, tu ne
vas pas chroniquer sur les chats ? Tu n'as pas d'autre sujet ?
Mon Dieu, mais il en pleut, des sujets, mon amour : la fuite
en avant de Bush, la Rupert qui nous fera bientôt riches, les Arabes de chez
Bell Helicopter -- tout un sujet, celui-là : le droit ou le fric ? Des couilles
ou des aplatissements raisonnables ?
Oui, oui, m'encouragea ma fiancée, c'est bon, ça.
C'est bon mais c'est court, et puis Marissal a tout dit en
une seule phrase dans sa chronique d'hier : Quand un pays n'applique pas sur
son territoire ses lois les plus fondamentales parce que son voisin lui impose
les siennes, il abandonne un morceau de sa souveraineté. Il n'y a rien à
ajouter à cela, sauf peut-être demander à M. Harper s'il est prêt à reconnaître
que le Canada aussi est une nation.
Bref, ce ne sont pas les sujets qui manquent, mon amour,
c'est l'envie de jouer du tambour. Tiens, j'aimerais encore mieux écrire une
chanson pour Céline Dion. D'ailleurs, je suis un peu froissé qu'elle n'ait pas
pensé à moi. La Bombardier, franchement. Et la Payette. Et Mme Bertrand ! Je les
vois d'ici s'appliquer à « faire » de la poésie. Sais-tu combien il me faudrait
de temps, à moi, pour écrire une chanson à Céline Dion ? Deux minutes, pas plus.
Veux-tu que j'te montre ? Une chanson, faut que ça rime, OK ? Une chanson pour
Céline, faut que ça rime en « ine », tu me suis ? Tartine, scarlatine,
térébenthine, sardine... c'était une sardine / qui s'appelait Céline, et
voilà c'est parti mon vieux, tu n'as plus qu'à laisser couler, elle chantait
l'amour / Elle chantait toujours / Toujours la même farine / Elle en beurrait
épais sur sa tartine, tu laisses aller ton inspiration, elle attrape la
scarlatine, elle est forcée de mettre une sourdine, voilà ton titre : la
sourdine de la sardine. Penses-tu que ces dames auraient pensé à faire rimer
sardine avec sourdine ? À tous les coups, elles vont faire rimer Céline avec
divine. Tu dis ? Avec poitrine ? M'étonnerait.
Mais je reviens à mes minous. L'autre dimanche matin, en nous
levant, on a trouvé Sophie, notre chatte blanche, étendue derrière le poêle.
Elle saignait de la gueule, le nez écrasé, elle avait visiblement reçu un coup
sur la tête, sans doute une bûche en allant chasser dans la remise où je range
le bois. Au numéro du vet, un message nous envoyait, pour les urgences du
dimanche, à l'Hôpital vétérinaire Rive-Sud, à Brossard.
Sophie s'est laissé porter dans l'auto sans réagir, muette et
lourde de sa douleur. On arrive à Brossard dans un véritable hôpital, je n'avais
jamais rien vu de tel pour les animaux, ici la cancérologie, là l'ophtalmologie,
où l'on opère pour les cataractes, ici l'orthopédie, chirurgie de la hanche et
autres arthroscopies, un peu plus loin la pouponnière, et aussi une salle
d'accouplement. Sophie s'est retrouvée aux soins intensifs, où elle a passé
quelques jours en observation 24 heures sur 24.
N'exagérons rien, ai-je dit à la vet.
Vingt-quatre heures sur 24, vraiment, a-t-elle protesté. Je
quitte mon service à 2 h du matin, une technicienne prendra la relève jusqu'à
l'arrivée à 7h, demain, de mon premier collègue de garde.
Quatre-vingt dollars par jour. Plus les soins. Cher ? En
réalité, plus déstabilisant que cher. On ne pense pas à l'argent quand on sort
de là. Ou, si on y pense, c'est pour se demander commet font les gens qui ne
peuvent pas se payer ça. C'est dans ces moments-là aussi qu'on pense qu'un chat
est un chat. Je veux dire, pas un enfant. Combien d'enfants meurent de faim
chaque jour dans le monde ?
Mais aurait-on sauvé un seul enfant, en ce dimanche matin, si
on avait laissé crever Sophie derrière le poêle ? Aurait-on seulement pensé aux
enfants ?
Entaille à la langue, fracture du palais, dents cassées, nez
aplati, elle a maintenant un petit look de boxeur. Au fait, ce n'est pas vrai,
un chat n'est pas n'importe quel chat. Celui-là, c'est Sophie... A Million
Dollar Baby, ou presque !
À cause de sa gueule tout croche, elle échappe maintenant les
souris. L'autre jour, elle en a échappé une dans la cuisine, la souris s'est
sauvée par le trou de l'évier, demandez-moi pas comment elle a traversé le
siphon pour se retrouver prisonnière de l'évent. On a appelé M. Larocque, le
plombier. Il comprenait pas.
Qu'est-ce que vous ne comprenez pas, M. Larocque ?
Il ne comprenait pas comment on peut avoir un problème de
souris avec neuf chats.
Neuf, vous les connaissez tous, sauf un : Sophie, Momo,
Minette, Ramon, Bardeau, Lola la névropathe, Péa plutôt déjanté aussi, Zézette
de plus en plus névrosée (oui, on songe à ouvrir une aile psychiatrique). Vous
ne connaissez pas Tonton, l'avant-dernier arrivé.
D'où il sort ? Il s'est fait piéger dans les cases que les
agents de la faune mettaient chez nous cet été pour pogner des ratons laveurs et
les vacciner contre la rage.
C'est à vous le minou rouge ?
Non.
Vous le voulez ?
Non.
Ils nous ont dit après qu'ils l'avaient relâché dans le
vignoble à Paradis, l'ex-député fédéral, à 5 km de chez nous. N'empêche que
trois jours plus tard il était sur notre galerie. Impossible de se tromper, avec
cette marque rose sur le dos que leur laissaient les agents pour ne pas les
revacciner, au cas où. Un tout jeune minou qui roule exagérément les épaules en
marchant, macho ça s'peut pas. Vous vous rappelez les gros bras qui coinçaient
leur paquet de cigarettes dans la manche de leur t-shirt ? Tonton a l'air de ça.
Drette là, il est couché dans l'escalier qui mène à mon bureau avec la même
tranquille assurance que s'il était dans un escalier de la rue Drolet, au mois
de juillet, à téter sa Mol. Avec un petit anneau dans l'oreille, il pourrait
ressembler à Éric Canuel, le gars qui a fait Bon Cop, Bad Cop, savez,
celui qui nous prend pour des valises au début de la vidéo en venant nous
expliquer comment pitonner notre télé.
Ah oui, savez-vous pourquoi ma fiancée ne veut pas que je
parle des minous ? Parce qu'elle prétend que cela a déjà donné l'idée à quelques
morrons de venir abandonner les leurs devant notre maison.
Donc, nous n'avons plus de minous. Nous avons mangé le
dernier à Noël. Nous élevons maintenant des rhinocéros.