Pierre Foglia : Solitude,
Beauté, Mort
Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Mardi, 17 Janvier 2006
La solitude, la beauté
et la mort toujours
La lettre n'est pas signée. Un homme, une femme ? L'écriture
ronde et le beau papier ligné sont féminins. La personne m'annonce que lorsque
j'ouvrirai cette lettre, il/elle sera mort(e). Il ou elle se sera suicidé(e). La
méthode est explicitée : originale, effrayante et fort salissante. Il ou elle
est dans sa 33è année, des problèmes d'argent mais surtout de solitude : Je
suis seule, entourée de milliers de gens mais seule, c'est ce qui m'a fait le
plus souffrir dans ma vie, la solitude, l'abandon, ne jamais pouvoir compter sur
quelqu'un.
Le motif de la lettre est donné à la fin. J'aimerais que
cette missive soit rendue publique, que ma vie serve au moins à cela, à montrer
la solitude, ne laissez pas les gens seuls, un mot, un geste peuvent changer
beaucoup de chose.
J'ai fait quelques appels, dont un au bureau du coroner. La
lettre traîne sur mon bureau depuis. Je ne sais pas pourquoi je ne la jette pas.
Je la déplace, ici, là. L'autre jour, je l'ai fait tomber dans la poubelle sans
le faire exprès, je suis allé la rechercher.
Je ne sais plus si c'est avant ou après cette lettre, mais
dans le même moment, je recevais un courriel qui touche aussi à la solitude,
signé celui-là. Une jeune femme de Blainville, Hélène C. Comment ça se fait
que je sois si heureuse ? Au point où on me demande si un nouvel amoureux ne
serait pas la source de mon rayonnement ?
Tout le contraire d'un amoureux. Mon grand bonheur c'est la
solitude. Je l'ai d'abord haïe, puis apprivoisée, puis conquise, je la vis
maintenant avec humour, avec amour. Comment ça se fait que t'es seule, belle
comme t'es ? Parce que je le veux.
J'ai fait une copie du courriel, l'ai mis dans l'enveloppe du
ou de la suicidée comme si les deux écritures pouvaient se traverser, s'infuser.
C'est idiot. Je les ferais se rencontrer, ils n'auraient rien à se dire.
La solitude a quelque chose à voir avec l'état
d'émerveillement.
Le refus de la solitude beaucoup à voir avec l'adrénaline et
la vie rock'n'roll.
La beauté
C'est Stendhal qui a introduit dans la langue française
l'expression « happy few »... mais il l'avait piquée à Shakespeare. Comme Pessoa
-- à moins que ce soit son traducteur -- a piqué son « intranquillité » à Henri
Michaux. Et ce que je raconte là, je viens moi-même de le piquer dans le
magazine du Monde dans une chronique de pierre Assouline sur le plagiat.
Mais quand on cite ce n'est plus du plagiat. Lalalèreu.
C'est quoi ?
De la pédanterie !
Anyway. Tout ça pour vous dire que nous vivons une époque
fastueuse pour la citation, ce truc bien pratique quand on n'a pas d'idées pour
piquer celles des autres en toute légalité.
Les idées des autres, c'est justement le titre d'un
petit livre fort divertissant qui vient d'arriver ou qui va arriver incessamment
en librairie (chez Plon). Un livre de citations pas comme les autres. Neuf fois
et demie sur 10, les livres de citations sont des fastidieuses merdes compilées
par et pour les beaufs. En quoi celui-ci est-il différent ?
Les citations sont compilées par Simon Leys.
Idiosyncratiquement compilées est-il précisé en page couverture.
Idiosyncrasie : avec une intelligence propre. L'intelligence de Simon Leys
s'ajoute à celle des gens cités. Cela donne un petit livre extrêmement brillant
en plus d'être divertissant. Simon Leys ? Je vous ai parlé souvent de ses
essais, Protée, Les Naufragés du Batavia, aussi de nombreux essais
sur la Chine. Leys est sinologue, Les Habits neufs du président Mao
écrits en 1971 sont encore le meilleur portrait des Chinois (sinon de la Chine)
qu'on puisse trouver en librairie.
Aucune facilité, aucune gratuité dans Les Idées des autres
que Leys fait siennes en les retenant. Comme je vais retenir aussi, si vous me
permettez, cette idée de la beauté tirée du livre de Leys : Chen Hongshou ne
cessait pas de copier une peinture archaïque de Zhou Fang. On lui dit : mais vos
copies sont bien meilleures que l'original ! C'est précisément pourquoi elles ne
les valent pas. Il est facile de voir la beauté de mes copies, mais c'est en
cela qu'elles échouent. Tandis que l'art de Zhou Fang est suprême : là où il
paraît maladroit, il est inimitable. (Vie de Chen Hongshou)
La mort encore
Quelque part dans un courriel croyant
me féliciter pour mon oeuvre : Je suis comme vous monsieur Foglia, j'aime les
hommes, je n'aime pas beaucoup les gens.
Vous vous trompez. J'aime de plus en plus les gens. J'ai
souvent dit que je voulais être réincarné en joueur de basketball de la NBA,
j'ai changé d'idée je voudrais être réincarné en « gens », en individu, en
quidam, en M. Untel. Ce qui ne m'empêcherait pas de jouer au basketball dans une
ligue de garage, mais un truc est sûr, vous n'entendriez jamais parler de moi,
je ne donnerais jamais mon opinion dans les pages d'opinion, je n'écrirais
jamais aux chroniqueurs et je n'aurais pas de blogue. Comme métier, je
réparerais probablement des parapluies. Le reste serait comme maintenant. Un
vélo, des chats, des livres, des mirabelles, une fiancée, celle-ci de
préférence...
Je l'entends justement qui monte les escaliers en riant, ce
petit rire de gorge pas très loin du hoquet qui lui vient en lisant les pages
nécrologiques de La Presse. Dans trois secondes, elle sera dans mon
bureau, elle va commencer à lire mais en sera empêchée par son fou rire.
Vous ai-je dit que nos pages nécrologiques sont les plus
divertissantes des deux Amériques ? Y fleurit un style nouveau baptisé par
moi-même morticolerie, anagramme de mort et de torticolis, sous-genre littéraire
du Nonsense, cette forme d'humour supérieure que plus personne ne
pratique au Québec depuis les frères Brosse.
Prenez note que pour mon grand départ je veux ni fleurs, ni
couronnes, surtout pas de chroniques, par contre je veux bien volontiers une
morticolerie dans nos pages funéraires, je vous mets sur la piste : Il s'est
éteint comme la petite lumière quand on ferme la porte du frigo, il était l'ami
de tous, il était beau, il était gentil, je vous laisse continuer, ne vous
laissez pas arnaquer, comme employé de La Presse, j'ai droit à une
réduction de 30 %.