Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 15 Janvier 2005
Rire du monde
C'est parce que l'Église -- la nôtre, la catholique -- en
menait trop large qu'est apparu le concept de la laïcité au début du siècle
dernier. Aujourd'hui, ce sont surtout les églises des nouveaux arrivants qui en
mènent large. D'où la pertinence renouvelée de la laïcité.
Ce qui est laïque dans un état démocratique, c'est surtout
l'école, puis les tribunaux, l'armée, l'appareil de l'État. Mais surtout
l'école. La communauté elle-même n'a pas à être laïque, elle s'éclate dans mille
églises, mille pratiques, qui s'expriment dans une liberté religieuse absolue,
dont la liberté d'administrer ses propres écoles, aux frais bien entendu des
parents qui font ce choix religieux.
Mais on s'entend sur un truc, au-delà de cette liberté, dans
une société d'immigrants comme la nôtre, non seulement la laïcité est un rempart
contre les mollahs, les rabbins, les curés et autres ensoutanés, mais c'est dans
son alchimie même que l'immigrant forge son identité et finit par faire partie
de ce tout qu'on appelle un pays.
Voilà pourquoi la décision du gouvernement Charest de verser
36 millions par année aux 15 écoles privées juives de la province -- 5000 $ par
élève -- est un scandale et une capitulation, une de plus.
Première réaction ? Les musulmans évidemment. Sont contents.
Ils pensent qu'ils vont en profiter aussi. Pas si vite, prévient le ministre de
l'Éducation. Cette entente n'a pas été faite sur une base religieuse, mais
culturelle !
C'est vraiment nous prendre pour des imbéciles. On a une
institution qui s'appelle l'école publique, où les petits juifs pourraient
fréquenter des petits chrétiens, des petits musulmans, des petits sikhs et même
d'adorables athées. Cette école publique laïque (ou presque) est le creuset
idéal, j'insiste, du vouloir-vivre ensemble d'une nation. Eh ! bien,
cette école publique laïque (ou presque), un certain nombre de petits juifs ont
choisi de ne pas la fréquenter.
Très bien. Parfait. Ils se sont ouvert des écoles privées
pour eux tout seuls. Quinze écoles privées pour juifs seulement.
Très bien. Parfait. Écoles subventionnées à 60 % par l'État.
Toutes les écoles privées du Québec sont subventionnées à 60 %. Je ne suis pas
d'accord avec ça, mais c'est un autre dossier. La communauté juive non plus
n'est pas d'accord. Mais à l'envers de moi, elle trouve que 60 %, ce n'est pas
assez. Elle veut des écoles privées financées comme les écoles publiques, à 100
%. Pourtant pas les derniers à putasser, les péquistes avaient refusé. L'actuel
gouvernement vient de céder alors qu'on est dans un mouvement de
déconfessionnalisation des écoles. Ou l'ai-je rêvé ?
Cette entente n'est pas religieuse, mais culturelle, explique
de nouveau le ministre. Cet argent va financer des échanges interculturels, des
sorties communes ! ! !
Expliquez-moi, M. le ministre, n'est-ce pas ce que fait votre
école publique à longueur de jour ? De l'interculturel et des sorties communes ?
Les petits juifs ont décidé de ne pas la fréquenter, c'est leur droit, je le
répète. Les musulmans, les Grecs font la même chose. Mais expliquez- moi : voilà
maintenant que vous allez payer l'autobus et bien d'autres choses aux enfants
des écoles privées pour qu'ils aillent se frotter aux enfants des écoles
publiques où ils n'ont pas voulu aller !
Vous niaisez qui, au juste, ici ?
Plus désolante encore, la justification de ce cadeau
injustifiable par le rappel de l'incendie de la bibliothèque de l'école
Tamuld-Torah unis, au printemps dernier.
Un crime raciste, c'est vrai. Mais bon Dieu, cela reste un
incendie dans la bibliothèque d'une école primaire. Pas une bombe dans un
autobus. On a pourtant vu défiler sur les lieux le premier ministre du Canada,
celui du Québec, le maire de Montréal... Ne manquait que Kofi Annan. Et pour
commenter ce fait divers, ils ont tous emprunté au vocabulaire des génocides,
ignoble, odieux ont-ils osé dire, tandis que leurs hôtes évoquaient bien
entendu l'évidente montée de l'antisémitisme dans la société québécoise.
Or, le coupable a été trouvé. Et condamné. Un jeune homme
d'origine arabe, comme on pouvait le supposer. Il a agi seul. Je ne dis pas que
ce n'est pas grave. Je dis que cela n'a absolument rien à voir avec une montée
de l'antisémitisme au Québec.
C'est pourtant ce geste isolé qui a inspiré le gouvernement
québécois pour allonger 36 millions aux écoles juives. Le ministre de
l'Éducation nous a dit combien cet incendie l'avait traumatisé. Et M. Charest
donc ! On connaît sa grande sensibilité aux catastrophes. Alors voilà, 36
millions pour ce geste isolé d'un jeune arabe excité. T'imagines si on était
tombé sur un réseau de terroristes ? Pour le coup on aurait financé à 100 % les
universités de Tel-Aviv.
Mais je n'ai pas le coeur à l'ironie. L'instrumentalisation
que l'on fait aujourd'hui de ce fait divers est une insulte à notre
intelligence. Et ce n'est pas le pire. Le pire, c'est qu'on nous dit que tout
cela est dans le but de rapprocher les deux communautés. Ce n'est pas vrai, bien
sûr. Du vent pour cacher que, électoralement parlant, ce gouvernement n'a rien à
refuser à cette communauté. Mais faisons semblant de croire que c'est bien pour
favoriser un rapprochement.
Ah oui ? Vous avez lu les éditoriaux, monsieur le ministre ?
Celui du Devoir, par exemple ? Vous avez écouté les lignes ouvertes ?
Même les lecteurs de nouvelles ne pouvaient retenir leur agacement.
C'est ça, le pire : ces 36 millions pour nous rapprocher nous
ont déjà séparés un peu plus.